Nos desir releve t'ils de nos besoins ou de nos rêves?
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Un début de problématisation ...
Problème : y –t-il un conflit entre les vrais et les faux besoins ? Peut-on distinguer de vrais et de faux
désirs ?
Pistes à suivre :
qLes textes de LUCRÈCE ou d'ÉPICURE sur les
désirs humains sont fondamentaux. On trouvera tous ces textes dans le livre de Marcel CONCHE intitulé Épicure, Lettres et maximes, éditions de Mégare, 1977, repris par P.U.F. Le lexique permettra de retrouver tous les textes concernant le désir. Il va jusqu'à concevoir « une maladie de l'âme », qui nourrit un
désir « coupable absolument » au sein duquel la norme naturelle est totalement oubliée.
qOn relira avec profit certains passages de L'Essai concernant l'entendement
humain de LOCKE et notamment le livre II (« Si l'on demande ce que c'est qui excite le désir, je réponds que c'est le Bonheur, et rien autre chose. » Mais le bonheur, c'est : « ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que le coeur n'a jamais compris ».).
q0n suivra le débat entre LOCKE et LEIBNIZ dans les Nouveaux Essais concernant l'entendement humain, livre H, chapitre XXI.
Désir :
Si l'on en croit une étymologie incertaine, mais attestée par les Anciens, le désir, formé à partir du latin desideratio, aurait dans cette
langue quelque chose à voir avec le ciel ou la constellation. Formé à partir de sidus -la constellation d'étoiles, plutôt que l'étoile isolée- le mot latin qui a donné
désir en français relèverait de l'ancienne
langue des augures (comme les termes voisins de contemplation et de considération). Il aurait signifié à l'origine: cesser de contempler, avec une nuance de regret ou de nostalgie, le ciel étoilé. Être en proie au désir, ce serait donc manquer douloureusement d'un objet merveilleux, et éventuellement inaccessible. Si l'on voulait suivre un peu librement ce fil de la langue, on pourrait dire que
désir est presque le même mot que désastre. Désirer, c'est à la fois manquer d'un objet bien précis, dont on pense qu'il pourrait satisfaire le désir, et subsister à distance de lui, indépendamment de lui. Le
désir peut n'être pas satisfait, sans que le
sujet ne meure, mais sans non plus que son
désir ne disparaisse. En revanche, et c'est ordinairement ce qui se produit dans le cas d'une relation amoureuse, passionnée et charnelle, la satisfaction du
désir peut rendre le
sujet toujours plus dépendant ou plus préoccupé de l'objet de son désir, et, loin de l'éteindre, attiser encore l'ardeur de ce désir. La satisfaction, dans ce cas, ne supprime pas le manque, mais le renforce et le précise: on sait désormais de quoi l'on manque.
Pour mieux cerner la spécificité du
désir humain, on oppose d'ordinaire l'expérience du
désir à celle du besoin, commune à tous les êtres vivants: respirer, s'alimenter, dormir. Plus largement, être "dans le besoin", c'est, pour l'homme, manquer de tout et se retrouver, comme un animal, assujetti en permanence à des nécessités vitales. Est-ce à dire que les besoins sont d'ordre strictement matériel, tandis que le
désir serait par essence plus raffiné, voire de nature spirituelle? L'homme serait ainsi soumis à deux expériences distinctes du manque. D'un côté, les besoins, pressants et susceptibles d'être assouvis. De l'autre, le désir, plus vague et éthéré, et dont la satisfaction pourrait être différée, voire sacrifiée. D'un côté, la
vie et ses urgences, ses exigences incontournables. De l'autre, l'âme, sa délicatesse, ses
sentiments élevés, et sa capacité à faire de la souffrance ou de la frustration l'aliment d'une rêverie indéfiniment approfondie: le désir. D'un côté, la finitude et ses rigueurs; de l'autre, l'aspiration à l'infini.
Pourtant, cette opposition entre
désir et besoin pourrait sembler factice au sein d'une "société de consommation". L'économie de marché est censée satisfaire les "désirs" des consommateurs, mais elle ne garantit pas toujours la satisfaction des besoins "naturels" des pauvres. Son dynamisme tient largement à sa capacité de susciter artificiellement chez les consommateurs le
désir d'objets toujours plus nombreux, coûteux et inutiles. Ce qui revient à promettre aux acheteurs solvables maintes satisfactions illusoires, tout en entretenant chez les plus démunis frustrations, ressentiment et révolte. Nous sommes donc conviés en permanence à satisfaire tous nos désirs, plutôt que de nous contenter d'assouvir nos besoins élémentaires. La publicité, par exemple, n'ignore pas que la marchandise doit se faire objet de désir, et que l'image de la nudité féminine est encore ce qui peut le plus facilement faire vendre toutes sortes de produits. De sorte qu'il ne semblerait pas nécessairement impropre au consommateur docile de dire qu'il "désire" une voiture neuve, et qu'il a "besoin" d'une femme plus jeune. Le
désir semble ici acquérir lui aussi le statut d'exigence impérieuse, susceptible d'être satisfaite par la consommation, soit d'objets investis d'une aura magique, soit de personnes réduites au rang d'objets.
Quoi qu'il en soit, le désir, s'il y en a -si, par exemple, la sexualité ne se réduit pas à la pornographie- n'est pourtant pas du même ordre que le besoin. D'une part, on l'a vu, le
désir est orienté vers un objet bien précis. D'autre part, la tension liée au
sentiment d'un manque, et dont la prise de
conscience semble constitutive du
désir (ne manquer de rien, c'est la mort du désir) ne disparaît pas une fois la satisfaction atteinte. Le
désir ne s'assouvit que pour renaître, plus fort encore de s'être éprouvé comme réel, voire partagé: le
désir semble insatiable. Néanmoins, on aurait tort de méconnaître la diversité des désirs, et de leurs conséquences morales. Il est
vrai qu'un désir, dès lors qu'il devient exclusif, donne l'impression de
pouvoir s'emparer d'un
sujet et régir son existence. Mais suivant les formes qu'il prend, le
désir peut condamner sa victime au ridicule et à l'avilissement (désir d'accumulation d'Harpagon), ou au contraire conférer à son
existence une grandeur tragique (désir incestueux de Phèdre), voire l'éclat d'un destin historique (soif de conquêtes d'Alexandre de Macédoine). Ce qui semble certain, en tout cas, c'est qu'un
sujet en qui tout
désir serait tari serait affectivement, sinon intellectuellement, aussi mort que le serait, physiologiquement, un être dont les besoins biologiques n'auraient pas été satisfaits.
Reste que mon
désir m'est rigoureusement propre: nul autre que moi ne peut en faire l'expérience, et son mouvement sans origine ni terme apparents est celui de mon
existence même. Faut-il dès lors définir l'homme par la
conscience qu'il peut prendre de son désir, grâce à quoi le
désir serait essentiellement lié à la liberté? Ou le considérer au contraire comme l'esclave de
désirs souvent inconscients, qui agissent sur lui, même quand il n'y pense pas, voire au point, parfois, de l'empêcher de penser?
L'homme, être de désir
L'existence humaine est-elle structurée par le manque?
Le
désir se révèle à nous par l'intermédiaire d'une
expérience aussi douloureuse qu'irrécusable: celle du manque de quelque chose que nous ne pouvons espérer trouver qu'en dehors de nous. Comme si l'être humain, quelle que soit la richesse de sa
vie intérieure, peinait nécessairement à trouver en lui-même ce qui est pour lui l'essentiel. L'existence humaine n'est donc pas, en tout cas, réductible à la présence à soi d'une
conscience autarcique*. Elle est structurée par le manque, et donc grevée d'imperfection. Si "je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose", souligne Descartes dans la IIIe _Méditation métaphysique_, cela prouve bien en effet que "je ne suis pas tout parfait".
Mais l'âme, ou l'esprit humain, ne peuvent-ils raisonnablement espérer que ce qui leur manque puisse leur être rendu durablement accessible? Et ne peut-on espérer qu'en atteignant ainsi à la satisfaction, l'homme ne s'élève à un plus haut degré de perfection? La
vie prend toute sa valeur, si l'on en croit Platon, dans la mesure même où l'inquiétude d'un
désir inextinguible
fait progresser le
sujet désirant, "d'un seul
beau corps à deux, de deux beaux
corps à tous les beaux corps, et des beaux
corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles connaissances" (Platon, Banquet, 211c). Une
vie bien remplie est donc une
vie qui sait de quoi elle manque, et s'en met résolument en quête. Au terme de ce parcours ascendant, l'âme pourrait espérer atteindre à "la science du
beau lui-même", et ainsi contempler "la
beauté en elle-même, celle qui est divine, dans l'unicité de sa Forme" (ibid., 211e). À ce stade, conclut Platon, "se situe le moment où, pour l'être humain, la
vie vaut d'être vécue" (ibid., 211d).
Peut-on voir dans le
désir l'essence de l'homme?
Certes, aux yeux mêmes de Platon, rares sont les âmes susceptibles de se détourner des jouissances sensibles, pour se soumettre à un
désir qui les oriente irrésistiblement en direction des réalités "vraies", c'est-à-dire intelligibles. Mais au-delà de ce cas de figure exceptionnel, on peut cependant se demander si ce n'est pas toute
existence humaine qui doit être
pensée comme foncièrement désirante. Spinoza donne précisément au
désir cette signification essentielle. Toute chose, selon lui, s'efforce en effet de persévérer dans son être, et n'a même pas d'autre essence que cet effort (conatus, en latin) lui-même. Or le conatus, si on le rapporte à l'esprit seul, définit la volonté. Mais, rapporté à la fois à l'esprit et au corps, comme il convient dans le cas de l'homme, il doit être déterminé comme appétit*. Pour autant qu'on se refuse à réduire l'homme à son âme seule, c'est donc bien l'appétit qui se trouve être "l'essence même de l'homme, de la nature de qui suivent nécessairement les actes qui servent à sa conservation" (Éthique, IIIe partie, IX, scolie).
On peut aller plus loin. L'homme n'a-t-il pas généralement
conscience de ses appétits? Or l'"appétit avec la
conscience de l'appétit" n'est pas autre chose que le désir. C'en est même une définition précise. À ce compte, on peut stipuler explicitement que "le Désir est l'essence même de l'homme" (IVe partie, "Définition des affects", I). Cependant, si notre être même est désir, pouvons-nous encore attribuer au
désir un caractère de négativité, et déterminer le
désir en général comme un manque? Bien au contraire, affirme Spinoza, ce
désir qu'est notre être se manifeste positivement comme plénitude et affirmation de soi. Mais que le
désir soit l'essence de l'homme ne signifie pas pour autant que les manifestations du
désir en nous soient réductibles à la forme unique d'un
désir primordial, auquel il serait impossible à quiconque de renoncer sans se trahir lui-même, ou renoncer à être soi (texte 13). Au contraire, souligne Spinoza, il y autant de
désirs qu'il y a d'objets possibles du désir. Néanmoins, il semble que l'être
humain ne puisse être véritablement lui-même qu'en se reconnaissant comme
sujet désirant.
Est-ce le
corps ou l'esprit qui désire?
Considérer le
désir comme notre essence même, et le moteur de notre existence, conduit naturellement à d'établir une hiérarchie entre le
désir et les besoins corporels. Si on admet, en effet, que le besoin ressenti comme "vital" renvoie à la sphère biologique, et que l'homme en est affecté* passivement, ne peut-on aller jusqu'à dire, par contraste, que le
désir n'est ni "physique" ni passif? De fait, prétend Spinoza, tous les
désirs ne sont pas empreints de passivité. C'est pourtant bien le cas, à coup sûr, du "désir immodéré de manger, de boire, de forniquer et d'être glorieux", qui définit les vices répertoriés sous le titre de "gourmandise, ivrognerie, lubricité, avarice et ambition". De tels désirs, passifs, envahissants et exacerbés, sont autant de passions* nuisibles à celui qui en est le jouet, et ne pense plus qu'à procurer à son
corps les jouissances excessives qu'il réclame sans cesse.
Mais contrairement à de telles passions, certains désirs, rappelle également Spinoza, "se rapportent à nous en tant que nous agissons". Plus précisément, ces
désirs se rapportent à l'esprit en tant qu'il est actif, c'est-à-dire, principalement, en tant qu'il cherche à accéder au savoir (texte 6). De fait, l'esprit, aussi bien lorsqu'il parvient à se représenter des idées vraies que lorsqu'il peine à sortir de la confusion, s'efforce ce faisant de persévérer dans son être. Or, un tel effort ou conatus, est précisément ce qu'on appelle désir. Ainsi donc, toute activité de
connaissance s'accompagne de désir, même lorsqu'elle ne débouche pas sur la découverte de vérités indubitables. En revanche, lorsque notre aspiration à la
connaissance est satisfaite, et que nous parvenons à concevoir des idées vraies, l'esprit est inévitablement joyeux. Il existe donc bien un
désir et des satisfactions proprement intellectuels.
Le
désir n'est-il pas nécessairement passif?
Cependant, il peut sembler paradoxal d'affirmer que le
désir est à la source de toutes nos activités, et plus encore d'enlever à certaines formes de
désir toute dimension de passivité, en affirmant comme Spinoza que lorsque nous sommes purement actifs, c'est précisément sous l'influence d'un désir. Toute action n'est-elle pas, par définition, corrélative d'une passion? Selon Descartes, tout
désir serait lui-même une passion, résultant d'une action exercée sur l'âme par le corps. Les "passions de l'âme" traduiraient toutes, en effet, le retentissement, dans l'âme, de phénomènes corporels. Dans le cas du désir, il s'agirait d'un certain mouvement des esprits
animaux (dans la physiologie cartésienne, il s'agit de corpuscules composés des parties "les plus vives et les plus subtiles" du sang, et qui meuvent le
corps en circulant du cerveau aux muscles), qui déterminerait l'âme à "vouloir pour l'avenir les choses qu'elle se représente être convenables" (Les Passions de l'âme, § 86).
À ce compte, on pourrait tenter une explication physiologique du
désir sexuel, par exemple. Descartes (texte 4) a ainsi fourni une sorte de traduction mécaniste du mythe de l'androgyne, autrefois placé par Platon dans la bouche d'Aristophane (texte 1). Cette reconduction du
désir à sa cause organique supposée est d'ailleurs prolongée par certains savants contemporains. Ils attendent de la neurobiologie qu'elle permette d'élucider aussi bien la nature du
désir sexuel, que les causes organiques de l'extinction du
désir dont semblent frappés les anorexiques. Cette perspective n'est-elle pas réductrice? Le
sentiment amoureux et le
désir sexuel ne sont-ils que l'expression de nos besoins physiologiques?
Ou bien faut-il voir dans le
désir un processus plus complexe qu'il ne faudrait pas se représenter comme une relation à deux entre un
sujet désirant et un objet désiré, mais comme une relation triangulaire entre un
sujet désirant, l'objet désiré et un tiers médiateur,
réel ou imaginaire, proche ou lointain, déterminant le choix de l'objet désiré. C'est là une conception défendue par René Girard. Il s'en prend à ce qu'il appelle le "mensonge romantique" qui
fait passer le
désir pour un phénomène spontané. Cette analyse permet en outre de comprendre l'origine de la haine comme retournement du
sujet contre le médiateur: "Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un
désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine".
Amour,
désir et sexualité
Peut-on distinguer l'amour du désir?
Le poids des facteurs biologiques dans l'explication des comportements sexuels (texte 15) ne doit-il pas nous conduire à résorber l'amour dans le
désir sexuel, et à voir dans ce dernier l'expression d'un besoin conditionné par l'exigence biologique de la reproduction de l'espèce? Encore faudrait-il prêter attention à la diversité des formes de l'amour.
On pourrait d'abord, en s'inspirant de Descartes, distinguer l'amour-passion du désir. Ce dernier nous projette vers l'avenir, et comporte une part d'incertitude. Aimer, au contraire, c'est se considérer "dès à présent comme joint avec ce qu'on aime" (Les Passions de l'âme, § 80). Cette jonction est d'abord ressentie comme s'effectuant "de volonté", c'est-à-dire d'âme à âme. On n'aime pas seulement de tout son coeur, mais de toute son âme. Cela rendrait même possible l'amour d'un être en partie semblable à nous mais pour Descartes immatériel, comme Dieu: "Le chemin que je juge qu'on doit suivre, pour parvenir à l'amour de Dieu, est qu'il faut considérer qu'il est un esprit, ou une chose qui pense, en quoi la nature de notre âme ayant quelque ressemblance avec la sienne, nous venons à nous persuader qu'elle est une émanation de sa souveraine intelligence" (Lettre de Descartes à Chanut, 1er février 1647). L'essentiel dans l'amour quel qu'il soit est donc que l'on consent à être uni à l'autre en un tout dont on pense n'être soi-même que la moindre partie.
Dans le cas de l'amour humain, cela n'empêche nullement, note cependant Descartes, que le
désir vienne dans un second
temps se greffer sur l'amour: "Si on juge que ce soit un bien de posséder [l'objet aimé] ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire: ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour" (Les Passions de l'âme, § 81). Mais cette remarque peut aussi nous conduire à penser que le
désir sexuel n'est pas, dans les faits, facilement dissociable du
sentiment amoureux. De même, il ne serait pas impossible de réduire le
désir sexuel à l'expression d'un appétit* égoïste de possession, comme le craignait Nietzsche.
Le
désir sexuel exprime-t-il un besoin?
Le
désir n'est-il qu'un "effet ordinaire" de l'amour-passion? On pourrait être tenté, aussi bien, de renverser la proposition, pour ne voir dans l'allégation galante d'un "sentiment amoureux" que l'expression élégante ou polie d'une pulsion sexuelle impérieuse et contraignante. Mais même si l'on considère que le
désir est exclusivement de l'ordre des pulsions sexuelles, ou de la libido, il n'en reste pas moins irréductible à un simple "besoin". Freud signale ainsi que si le désir, dans les premiers mois de la vie, prend appui sur le besoin, et notamment sur le besoin de nourriture, c'est pour s'en séparer bien vite. Le nourrisson prend d'abord plaisir à la tétée dans la mesure où elle calme sa faim, puis l'apprécie pour elle-même, avant de faire de la succion comme telle la source d'un plaisir sensuel qu'il pourra se procurer, lorsque le sein maternel
fait défaut, en suçant son pouce ou un coin de couverture. Par la suite, c'est seulement en renonçant à la satisfaction des
désirs illicites (par exemple, pour le petit garçon, union avec le parent de sexe opposé, mort du parent du même sexe) formant le noyau du complexe d'OEdipe que, d'après la psychanalyse, le petit d'homme devient capable de s'adapter aux exigences de la civilisation.
À tous les âges de la vie, il semble donc que la sexualité humaine soit de l'ordre du désir, et non pas du besoin. Toute nourriture peut apaiser ma faim, mais seul Don Juan peut désirer toutes les femmes. C'est pourquoi, d'ailleurs, Lucrèce soulignait les dangers d'une
passion qui nous attache,
corps et âme, à un objet unique, irremplaçable, et en même
temps à jamais distinct de nous (texte 3). Seule la fiction, proposée par Rousseau, d'un
homme encore réduit, dans un hypothétique "état de nature", à la condition d'animal, peut nous faire imaginer une sexualité sans désir, bornée à la satisfaction d'un besoin physiologique dicté périodiquement par l'instinct de reproduction. L'homme sauvage, écrit ainsi Rousseau dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les
hommes "écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et non le goût qu'il n'a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui [...]; chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature, s'y livre sans choix [...], et le besoin satisfait, tout le
désir est éteint".
Or, qu'elle soit ou non conditionnée par les raffinements artificiels de la
vie sociale, notre
expérience de l'amour montre bien, au contraire, que le
désir est d'autant plus intrigant et impérieux qu'il ne se satisfait pas de n'importe qui, mais qu'il élit au contraire, comme le souligne Gérard Granel (texte 16) une personne singulière, dont la singularité même est ce qui la rend infiniment appréciable. Le
désir est
désir de l'unique.
Le
désir a-t-il la jouissance pour fin?
On pourrait aller plus loin, et soutenir que contrairement au besoin, le
désir n'emporte pas avec lui la nécessité de l'assouvissement, ou du moins celle d'une satisfaction immédiate et effective: c'est que le désir, contrairement au besoin, ouvre un champ indéfini à l'imagination et au rêve.
Sur le plan des pratiques sexuelles elles-mêmes, c'est pour cette
raison que Sartre, s'il ne prêche pas la chasteté, n'en oppose pas moins la symbolique de l'échange des caresses (texte 12) à la jouissance séparatrice, sinon égoïste, du coït. Sartre va même jusqu'à suggérer que le plaisir sexuel proprement dit signale plutôt "la mort et même l'échec du désir" (L'Être et le Néant). De plus, le plaisir sexuel s'accompagne d'une
conscience réflexive de plaisir: jouir, c'est sentir qu'on jouit, et, pour un
temps très bref, ne rien sentir d'autre, s'abîmer complètement dans cette jouissance. Or cette attention exclusive prêtée par le
sujet à son propre plaisir est aussi "oubli de l'incarnation de l'autre". À croire que le
désir ouvre infiniment à l'autre, mais que la jouissance rappelle l'être
humain à sa solitude essentielle. De Sade à Proust et à Claudel, la littérature fournit d'ailleurs de nombreux exemples confirmant que l'étreinte physique, lorsqu'elle vise à satisfaire un illusoire besoin de possession, obéit à une logique d'appropriation et de consommation qui n'est plus celle du
désir authentique.
On ne peut donc identifier l'amour au
désir qu'en distinguant deux types de désirs. Désirer quelque chose ne revient pas au même que désirer quelqu'un. Dans le premier cas, le
désir tend à l'appropriation de l'objet, voire à sa destruction, condition, parfois, de la consommation. Dans le second cas, ce qui est mis en jeu par le
désir est au contraire la reconnaissance mutuelle des consciences. A ce compte, le
désir ne serait pas
désir de l'autre (comme s'il s'agissait de s'approprier ce dernier) mais, plus fondamentalement,
désir du
désir de l'autre (texte 11).
La réciprocité et l'entrecroisement des
désirs sont-ils compatibles avec la possession? Celle-ci n'introduirait-elle pas au contraire une relation dissymétrique entre le
sujet désirant et l'objet dont il tire sa jouissance? Dans ce cas, le
désir ne pourrait se déployer comme tel qu'à être radicalement privé de son objet - et l'amour devrait être redéfini comme la capacité à manquer infiniment de l'autre, et à l'autre, plutôt que comme le don total de soi à l'autre. Comme si le
désir avait paradoxalement pour fonction de barrer l'accès à la jouissance, de la frapper d'interdit. L'idée que l'objet du
désir lui
fait nécessairement défaut pourrait du reste s'appliquer à d'autres types de
désir que le
désir sexuel. En particulier, l'étymologie du terme "philo-sophie" ("amour" de la "sagesse") ne suggère-t-elle pas que la
philosophie est vouée à se déployer comme le
désir inextinguible d'une "sagesse" que nul ne pourrait prétendre s'être jamais appropriée
La
philosophie et le désir
De quel savoir la
philosophie est-elle en quête?
On se représente parfois la philosophie, en tant que recherche purement spéculative, comme une activité gratuite, désintéressée, "pure" de toute préoccupation utilitaire. On pourrait alors se demander si la
philosophie peut nourrir l'espoir de servir à quelque chose. Mais si la
philosophie ne peut prétendre nous aider à satisfaire nos besoins dits "vitaux", c'est-à-dire ceux qui signalent l'appartenance de l'homme à l'ordre du vivant, peut-être correspond-elle en revanche à un
désir purement rationnel, et néanmoins irrésistible, de répondre aux questions auxquelles les sciences positives n'apportent pas de solution certaine.
C'est ainsi, relève Kant dès les premières lignes de la _Critique de la
raison pure_, que "la
raison humaine a cette destinée particulière [...] d'être accablée de questions qu'elle ne peut écarter; car elles lui sont proposées par la nature même de la raison". Du
fait même que l'homme se sait mortel et imparfait, il ne peut pas en effet ne pas désirer savoir quel est son devoir, s'il existe un Dieu, et si la survie de l'âme peut être espérée. Le
fait que notre
raison soit consciente de ses propres limites justifie, voire suscite à lui seul l'apparition d'une discipline philosophique spécialisée (la métaphysique) qui traite des "problèmes inévitables de la
raison pure" que sont Dieu, la
liberté et l'immortalité. La métaphysique est ainsi une "science recherchée" (Aristote) dans la mesure où elle semble donner l'espoir de voir un jour satisfait un
désir inné, et permanent, de la
raison humaine en tant que finie.
De quoi la
philosophie a-t-elle besoin?
Si la
philosophie procède d'un
désir de la raison, ne peut-on dire en retour qu'elle est elle-même en proie à un
désir inextinguible de raison? Or, ce que veut la raison, souligne Hegel dès son premier livre, c'est avant tout l'unité absolue des connaissances, l'unification encyclopédique du savoir, la possibilité de surmonter toutes les structures d'opposition que les sciences particulières, pas plus que le sens commun, ne parviennent à dépasser: opposition entre le
sujet et l'objet, le fini et l'infini, la nature et l'esprit, la
raison et le sensible.
Le "besoin de philosophie" naîtrait de ces "divisions en deux", dont des formes inférieures du savoir se satisfont trop aisément, mais qui sont insupportables à la raison. La
philosophie elle-même n'a pas de besoin plus pressant que de surmonter ces divisions, en démontrant l'unité cachée des termes préalablement opposés. La
philosophie a donc besoin du déchirement, de la scission, pour s'instituer elle-même comme puissance unificatrice. Pour autant, dira-t-on qu'on a affaire ici à un processus intellectuel interne à la
raison universelle, et que l'homme singulier qui pense n'entre aucunement en ligne de compte, pas plus que ses
désirs propres?
Philosopher, est-ce renoncer au désir?
La
philosophie peut-elle accorder
droit de cité, au titre même de l'activité philosophique, à la singularité contingente du
désir individuel? La
philosophie ne peut certes pas considérer que jouir sans entrave, ou chercher à satisfaire tous ses désirs, constitue pour l'homme un idéal digne de ce nom. Un
homme qui s'efforcerait de satisfaire tous ses désirs, sans accepter d'ajourner ni de sacrifier aucun plaisir, se vouerait à une
existence désordonnée et inconstante. Cela correspond au portrait esquissé par Platon de l'homme des
temps démocratiques. Ce malheureux est en effet dépeint comme accordant à tous ses
désirs un
droit égal sur sa
vie et sa conduite, de même que la loi démocratique donne des
droits identiques à tous les citoyens, sans tenir compte de leur inégale valeur.
Philosopher, est-ce céder à un désir?
Néanmoins, cela ne signifie pas que la
philosophie doive nécessairement opposer la
raison au désir, voire à l'ensemble des affects* - comme si la
pensée avait pour condition de possibilité l'ataraxie*. D'une part, souligne en effet Platon dans le _Phèdre_, le discours philosophique a partie liée avec une certaine forme de folie, qui pousse ceux dont elle s'empare à pourchasser inlassablement les réalités véritables ou Idées. Cette folie n'est du reste pas une maladie, mais doit au contraire, au même titre que l'inspiration poétique ou divinatoire, être considérée comme l'effet d'une "impulsion divine qui nous
fait rompre avec habitudes et usages" (Phèdre, 265 b). D'autre part, c'est très précisément une folie de type érotique, c'est-à-dire amoureuse ou désirante, qui meut le philosophe; étant bien entendu que la folie amoureuse "est la meilleure" de toutes les formes de folie (Ibid.). Quand nous cherchons à engendrer ensemble des discours vrais, souligne Platon, c'est donc Éros* qui philosophe en nous, ou à travers nous.
Est-ce à dire que le philosophe soit comparable à l'amoureux lancé à la poursuite de l'objet de sa flamme Pas exactement, puisque le
désir qui le tenaille - l'éros proprement philosophique - ne provient pas des sens, mais embrase directement l'intellect, partie la plus noble de l'âme. Surtout, ce désir, insatiable, ne condamne pas le philosophe à cette alternance répétitive de la satisfaction, du dégoût et du manque, qui rythme la
vie des amateurs de jouissances sensibles (texte 7). Jamais le Socrate de Platon, par exemple, ne pourrait cesser de philosopher, ou s'en lasser. Même mort (c'est-à-dire libéré du
corps et de ses besoins biologiques accaparants, parasitaires pour la pensée), il ne cessera pas, explique Platon dans l'_Apologie de Socrate_, d'être perpétuellement tendu de toute son âme vers cet unique objectif: découvrir quelles choses sont vraiment, et ce qu'elles sont.
La vocation philosophique semble donc essentiellement affaire de désir. On ne saurait du coup définir l'homme, même en tant qu'il pense, par la seule rationalité. C'est le
désir qui nous
fait penser, voire qui pense en nous.
Article à lire :
L'amour est-il manque ou plénitude?
par André Comte-Sponville
Aimer, c'est s'attacher, et s'attacher, c'est souffrir. Dans ces conditions, comment concevoir uil amour heureux?
Roland Barthes le remarquait déjà: l'amour est un,sujet plus obscène, pour nos contemporains, que le sexe. Plus dérangeant. Plus intime. Plus difficile à dire, à montrer, à penser. Disons que la sexualité est devenue une espèce de règle, à laquelle il faut bien se soumettre. L'amour serait plutôt une exception. La sexualité
fait partie de notre santé. L'amour serait plutôt une maladie, en tout cas un trouble. La sexualité est une force. L'amour serait plutôt une faiblesse, une fragilité, une blessure. La sexualité est une évidence; l'amour, un problème ou un mystère. On peut douter, même, de son
existence ou, à tout le moins, de sa vérité: et si ce n'était qu'un rêve, qu'une illusion, qu'un mensonge? S'il n'y avait partout que le sexe et l'égoïsme? Si tout le reste n'était que littérature? Si l'amour n'existait, comme le suggérait déjà La Rochefoucauld, que pour autant qu'on en parle?
Cela, toutefois, ne serait pas rien, puisqu'on en parle en effet, puisqu'on ne cesse d'en parler. Et puisque l'égoïsme est un amour encore -c'est l'amour de soi-, dont on ne peut guère contester l'existence ni la force. Si nous ne nous aimions nous-mêmes, comment pourrions-nous nous préférer, comme il est clair que nous faisons presque toujours, et pourquoi voudrions-nous être aimés?
Puis il y a nos enfants: si nous ne les aimions pas, aurions-nous peur à ce point?
Puis il y a nos amis: quand bien même nous ne les aimerions que pour nous, ce qui est en effet concevable, ils n'en seraient pas moins plus précieux à nos yeux que nos ennemis, que nous détestons, ou que ceux, innombrables, qu nous sont indifférents. Il faut donc que l'amour ne soit pas rien, puisqu'il introduit au moins, dans nos relations, cette différence-là: entre ceux qui nous sont chers, comme on dit et ceux qui ne nous sont rien.
Puis il y a tous ces amours qui nous encombrent, dont on ne saurait pour cela contester l'existence: l'amour de l'argent, du pouvoir, de la gloire...
Puis ceux qui nous réjouissent: l'amour de la bonne chair du plaisir, de la vie... Que vaudrait le sexe, même, si nous ne l'aimions pas?
On dira qu'il s'agit d'amours très differents, qu'on ne peut pas mettre sur le même plan l'amour que nous avons pour un objet (par exemple pour un mets ou un vin) et celui que nous ressentons pour un sujet, qui seul serait amour véritablement... Peut-être. Mais enfin on ne peut les distinguer qu'à la condition de les comparer d'abord. Et puis le
langage me donne raison, dans la plupart des langues: "L'amant, disait Platon, aime l'enfant comme un plat dont il veut se rassasier, ou comme le loup aime l'agneau..." Et Nietzsche, pou se moquer de l'amour du prochain: "Comment l'aigle n'aimerait-il pas l'agneau, à la chair si délectable?"
Je prends l'amour dans son extension maximale, et j'essaie de comprendre ce qu'il est. J'aime le vin et la bière, Mozart et Vermeer, les femmes et cette femme... Quoi de commun entre ces différents amours? Un certain plaisir que j'en attends ou que j'y trouve, une certaine joie, voire, parfois comme un
bonheur possible. Aimer, c'est
pouvoir jouir ou se réjouir de quelque chose ou de quelqu'un. C'est donc aussi
pouvoir souffrir, puisque plaisir et joie dépendent ici, par définition, d'un objet extérieur, qui peut être présent ou absent, se donner ou se refuser... "Pour un objet qui n'est pas aimé, écrit Spinoza, il ne naîtra point de querelle; nous serons sans tristesse s'il vient à périr, sans jalousie s'il tombe en la possession d'un autre, sans crainte, sans haine, sans trouble de l'âme..." Nous en sommes loin, et c'est dire assez que l'amour nous tient comme nous tenons à l'amour. Si nous n'aimions rien, ni nous-mêmes, notre
vie serait plus tranquille qu'elle n'est. Mais c'est qu'aussi nous serions déjà morts.
On ne peut vivre sans amour, explique Spinoza, puisque c'est l'amour qui
fait vivre: "En
raison de la faiblesse de notre nature, sans quelque chose dont nous jouissions, à quai nous soyons unis et par quoi nous soyons fortifiés, nous ne pourrions exister." L'amour est une puissance -puissance de jouir et de se réjouir- mais limitée. C'est pourquoi il marque aussi notre faiblesse, notre fragilité, notre finitude. Pouvoir jouir et
pouvoir souffrir vont ensemble, comme la joie et la tristesse, et c'est ce que signifie l'amour: que nous sommes voués à l'instabilité, à l'espoir et à la crainte, à la jouissance et au manque, enfin au tragique et à l'insatisfaction. Une issue? Il faudrait n'aimer que Dieu ou que tout, ce qui revient au même, et c'est ce que Spinoza appelle la sagesse. Mais qui en est capable?
Qu'est-ce que l'amour? Spinoza donne cet belle définition: "L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure." Aimer, c'est se jouir de. Mais si la cause
fait défaut? Alors il ne reste que le chagrin ou le manque.
C'est où l'on peut penser le rapport entre deux définitions de l'amour, qui dominent toute l'histoire de la philosophie. Il y a celle de Spinoza, qui était déjà celle, pour l'essentiel, d'Aristote: "Aimer, disait ce dernier, c'est se réjouir." Et puis il y a celle de Platon, qui semble dire tout le contraire. L'amour, pour Platon, n'est pas d'abord une joie. L'amour est manque, frustration, souffrance: "Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà les objets du
désir et de l'amour." Ce sont deux amours différents, que les Grecs désignaient par deux mots différents: philia, pour la joie d'aimer, et éros, pour le manque. L'amitié, si l'on veut, et la
passion (le manque dévorant de l'autre). On aurait tort pourtant de les opposer trop strictement, trop simplement. La plupart de nos histoires d'amour mêlent l'un et l'autre de ces deux sentiments, et au fond c'est heureux: puisque nous sommes voués au manque, par la finitude, et puisque la joie seule nous conforte ou nous comble... Le sexe, par exemple, peut se vivre dans le manque autant que dans la joie, et même, quand tout va à peu près bien, il ne cesse de nous accompagner de l'un à l'autre, de l'autre à l'un, c'est en quoi il nous ressemble ou ressemble à l'amour, c'est en quoi nous lui ressemblons quand nous aimons...
Le manque et la joie, éros et philia, n'en sont pas moins différents l'un de l'autre. Éros est premier, bien sûr, puisque le manque est premier: voyez le nouveau-né qui cherche le sein, qui pleure quand on le lui retire... C'est l'amour qui prend, l'amour qui veut posséder et garder, l'amour égoïste, l'amour passionnel, et toute
passion dévore. Je t'aime: je te veux. Comment cet amour-là serait-il heureux? If faut aimer ce qu'on n'a pas, et souffrir de ce manque; ou bien avoir ce qui ne manque plus (puisqu'on l'a) et qu'on aime dès lors de moins en moins (puisqu'on ne sait aimer que ce qui manque). Souffrance de la passion, ennui des couples. Ou bien il faut aimer autrement: non plus dans le manque mais dans la joie, non plus dans la
passion mais dans l'action -non plus chez Platon mais chez Spinoza. Je t'aime: je suis joyeux que tu existes. Tout couple heureux, et il y en a tout de même quelques-uns, est une réfutation du platonisme.
Éros, c'est le manque et la
passion amoureuse: c'est l'amour qui prend ou veut prendre. Philia, c'est la puissance et la joie redoublées par celles de l'autre: c'est l'amour qui se réjouit et partage.
Regardez la mère et l'enfant. L'enfant prend le sein: c'est éros, l'amour qui prend, et c'est la
vie même. Et la mère donne le sein: c'est philia, l'amour qui donne, grâce à quoi tout continue et change. Car la mère a été un enfant d'abord: elle a commencé par prendre, comme tout le monde. Mais elle a appris à donner, au moins à ses enfants, et c'est ce qu'on appelle un adulte. Au début il n'y a qu'éros (il n'y a que ça, comme dit Freud), et sans doute on n'en sort pas: chacun commence par prendre et n'en a jamais fini. Mais enfin il s'agit d'apprendre à donner, au moins un peu, au moins parfois, au moins à ceux que nous aimons, à ceux qui nous font du bien ou nous réjouissent...
C'est encore de l'égoïsme? Sans doute, et pourquoi non? Comment pourrions-nous aimer quoi que ce soit si nous ne nous aimions nous-mêmes? On ne sort pas du principe de plaisir: il s'agit toujours de jouir le plus possible, de souffrir le moins possible... Ce n'est pas la même chose pourtant de ne jouir que de ce qu'on prend, ou bien de savoir jouir, parfois, de ce qu'on donne ou partage...
Donner sans prendre? Se réjouir sans vouloir posséder ni garder? Ce serait philia libérée d'éros, ce serait l'amour libéré du moi, la joie libérée du manque, et c'est ce que les premiers chrétiens -quand il fallut traduire en grec le message du Christ- ont appelé agapè, qu'on peut traduire indifféremment par amour ou par charité. C'est l'amour libéré de l'ego, et pour cela sans frontière, sans rivage, sans limite... Que nous en soyons capables, j'en doute fort. Mais enfin cela indique au moins une direction, qui est celle de l'amour: l'amour n'est pas le contraire de l'égoïsme; c'est son effet, son débouché -comme un fleuve se jette dans la mer-, enfin son remède ou, comme dirait Spinoza, son salut.
Vas-tu passer toute ta
vie à chercher un sein, ou à vouloir le garder, ou à le regretter, quand il y a un monde entier à aimer?
On n'aime jamais trop. On aime
mal et petitement.
A. C.-S.
AMOUR: disposition favorable de l'affectivité et de la
volonté à l'égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon; mouvementde dévotion qui porte vers une divinité, un idéal, une autre personne ;
sentiment intense entre deux personnes, englobant la tendresse et l'attirance physique; goût très marqué,
passion pour quelque chose.
AMOUR et PLATON
En affirmant que l'amour est le véritable ressort de la
philosophie (Le Banquet), Platon* découvre la place centrale de ce concept. Encore convient-il de distinguer soigneusement l'amour égoïste et possessif qui poursuit l'autre comme un objet à dévorer ("L'amant aime l'amant comme le loup aime l'agneau", écrit Platon) et l'amour authentique qui délivre de la souffrance du
désir et conduit l'âme jusqu'au banquet divin. Car l'amour véritable -très vite rassasié par les nourritures sensibles- ne peut être comblé que par la contemplation, par-delà le beau, du
vrai et du bien. La tradition philosophique reprendra généralement cette opposition entre l'amour-passion (égoïste) et l'amour-action (altruiste), depuis les stoïciens qui condamnent sans appel l'amour-passion, jusqu'à Kant* qui montre que seul "l'amour pratique" est moralement exigible, tandis que "l'amour pathologique" (impossible à commander) est déraison et mépris de l'autre. Il est toutefois possible de remettre en cause cette dichotomie et de soutenir "qu'il existe entre la
conscience morale et la
conscience amoureuse une secrète affinité" (Alain Finkielkraut, La Sagesse de l'amour).
-Dialectique de la
raison et dialectique de l'amour
La
connaissance est ainsi conçue par Platon (cf. Allégorie de la caverne, pp. 350-352) comme une conversion spirituelle, par laquelle on se détourne du monde sensible, et donc aussi du corps* (philosopher, c'est "apprendre à mourir", c'est-à-dire à détacher son âme du
corps qui l'emprisonne); puis comme une montée difficile vers le monde intelligible. Celle-ci demande une véritable éducation* philosophique, laquelle était le but principal de l'Académie et s'organisait autour des mathématiques*.
Vient ensuite la dialectique*, qui est la science suprême, ou mieux, la science proprement dite. Là où le mathématicien, par une "démarche descendante", conclut des hypothèses aux conséquences, sans s'inquiéter du fondement des premières, le dialecticien, c'est-à-dire le philosophe, remonte des hypothèses vers leur principe (l'essence), jusqu'à atteindre, s'il le peut, ce fondement inconditionné qu'est le Bien.
La dialectique reste toujours une démarche rationnelle, même si elle doit déboucher sur la contemplation ineffable de l'Un-Bien, au-delà de tout discours. Pourtant, Platon double cette démarche rationnelle d'une dialectique de l'amour* (cf. _Le Banquet_) qui, par des voies qui lui sont propres, parvient au même résultat que la raison, c'est-à-dire à la contemplation de l'intelligible, et particulièrement de la
beauté en soi. C'est que l'amour est le signe d'un manque dont l'objet aimé, croit-on, nous comblerait. Il permet ainsi l'élan vers le savoir. Il est le principe d'une élévation spirituelle au cours de laquelle on passe de la
beauté des
corps à celle de l'âme, de celle de l'âme à celle des conduites morales, puis à celle des sciences, pour qu'enfin se dévoile l'essence qui est le principe absolu de toute beauté.
Pistes à suivre :
qLes textes de LUCRÈCE ou d'ÉPICURE sur les
désirs humains sont fondamentaux. On trouvera tous ces textes dans le livre de Marcel CONCHE intitulé Épicure, Lettres et maximes, éditions de Mégare, 1977, repris par P.U.F. Le lexique permettra de retrouver tous les textes concernant le désir. Il va jusqu'à concevoir « une maladie de l'âme », qui nourrit un
désir « coupable absolument » au sein duquel la norme naturelle est totalement oubliée.
qOn relira avec profit certains passages de L'Essai concernant l'entendement
humain de LOCKE et notamment le livre II (« Si l'on demande ce que c'est qui excite le désir, je réponds que c'est le Bonheur, et rien autre chose. » Mais le bonheur, c'est : « ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que le coeur n'a jamais compris ».).
q0n suivra le débat entre LOCKE et LEIBNIZ dans les Nouveaux Essais concernant l'entendement humain, livre H, chapitre XXI.
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