veut-on mourir?

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Un début de problématisation ...

    Veut-on mourir ?
Textes
« Le temps de la vie de l'homme, un instant ; sa substance, fluente ; ses sensations, indistinctes ; l'as¬semblage de tout son—corps, une facile décomposition ; son âme, un tourbillon ; son destin, difficilement conjecturable ; sa renommée, une vague opinion. Pour le dire en un mot, tout ce qui est de son corps est eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur une terre étrangère ; sa renommée posthume, un oubli. Qu'est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose : la philosophie. Et la philosophie consiste en ceci : à veiller à ce que le génie qui est en nous reste sans outrage et sans dommage, et soit au-dessus des plaisirs et des peines ; à ce qu'il ne fasse rien au hasard, ni par mensonge ni par faux-semblant ; à ce qu'il ne s'attache point à ce que les autres font ou ne font pas. Et, en outre, à accepter ce qui arrive et ce qui lui est dévolu, comme venant de là même d'où lui même est venu. Et surtout, à attendre la mort avec une âme sereine sans y. voir autre chose que la dissolution des éléments dont est composé chaque être vivant. Si donc pour ces éléments eux-mêmes, il n'y a rien de redoutable à ce que chacun se transforme continuellement en un autre, pourquoi craindrait-on la transformation de leur ensemble et sa dissolution ? C'est selon la nature ; et rien n'est mal de ce qui se fait selon la nature. » Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, L. H, chap. XVII, trad. Mario Meunier, Garnier-Flammarion, 1992.
Introduction : Marc Aurèle, empereur stoïcien (121-180), pose le problème de la temporalité : faut-il se révolter contre elle ou au contraire l'accepter sereinement avec l'ordre du monde ?
ler moment : la temporalité, que Marc Aurèle pense à l'aide de l'image héraclitéenne du fleuve en mouvement, est cause du changement et d'une instabilité universelle : l'âme, le corps, le monde sont des flux, non des substances permanentes. Il n'existe pas, pour le matérialisme stoïcien, d'âme immortelle comme chez Platon. Cette instabilité de l'Être rend impossible tout lieu existentiel définitif (« Une terre étrangère ») et toute paix intérieure (« une guerre »). Il en résulte une incertitude (« destin difficilement conjecturable ») et une vanité des valeurs temporelles (gloire, célébrité).
2e moment : le texte évoque les différentes solutions de l'éthique stoïcienne :
• L'ataraxie, ou absence de trouble émotionnel, rend l'âme indépendante des événements perturbateurs, et lui confère une stabilité complète (« sans dommage et sans outrage... au dessus des plaisirs et des peines ») et un détachement matériel (« ne s'attache point »).
• La critique des opinions, par laquelle les fausses représentations et les fausses évaluations sont corrigées. Par exemple, que la mort est terrible. Marc Aurèle reprend l'idée d'Épictète selon laquelle l'opinion, de nature affective, doit faire place à une connaissance authentique (« les faux-semblants »).
• L'acceptation de l'ordre du monde, providentiel et rationnel, doit empêcher tout conflit engendré par le refus de la temporalité. Pour le stoïcien, la nature est légiférée par un logos divin et universel, de même nature que la raison humaine (« génie » en grec daimon, au sens ici de conscience rationnelle). Notre devoir consiste à conformer notre vie intérieure à cet ordre du logos (« à ce qu'il ne fasse rien au hasard »).
Conclusion : Marc Aurèle conclut que la mort n'est qu'un moment de la transformation matérielle du monde. Elle n'est donc ni à refuser ni à craindre (« avec une âme sereine »). Le matérialisme stoïcien estime qu'il n'y a pas d'immortalité de l'âme car l'âme elle-même est matérielle (« dissolution des éléments »). La sagesse implique donc une acceptation totale du changement.
Marc Aurèle(121 - 180)
« Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que personne ne vit une autre vie que celle qu'il vit, et qu'il n'en vit pas d'autre que celle qu'il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instanta¬née ; car on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l'une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu'il n'importe pas qu'on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l'autre qu'on perd autant, que l'on soit très âgé ou que l'on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c'est la seule chose qu'on possède, et que l'on ne perd pas ce que l'on n'a pas. »
La mort est-elle un mal ? Elle est en tous cas redoutée et l'on préfère parfois ne pas y penser. Toutefois refouler une idée désagréable ne fait souvent que renforcer l'angoisse, aussi est-il peut-être préférable d'es¬sayer de regarder la mort en face. Cette stratégie de lucidité, adoptée ici par Marc Aurèle, permet de chasser les craintes irrationnelles. Au fond, que perdons-nous quand nous perdons la vie ? Si l'on exclut de ce bilan tout ce qui n'est que virtualité, tous les espoirs mal définis placés dans l'avenir, il ne reste plus grand chose. Ce texte permet donc d'apaiser l'âme inquiète et de lui redonner courage. Toutefois, le raisonnement seul suffit-il à donner cette force d'âme nécessaire pour envisager son propre anéantissement avec sérénité ?
Pour comprendre le texte
La crainte de la mort s'accompagne tout naturellement de l'espé¬rance de longévité, à la fois parce que l'on souhaite retarder l'échéance et parce que l'amour de la vie pousse à désirer qu'elle se prolonge le plus possible. Mais l'espoir et la crainte ne sont que les deux versants d'une même réalité, fondée sur l'incertitude de l'avenir, si bien que chacun des deux se nourrit de l'autre. Comme on espère vivre longtemps, on s'effraie de savoir qu'il y a de toutes façons un terme à la vie, et qu'on peut même l'estimer quantitativement en comptant approximativement le nombre d'années qui restent à vivre. Marc Aurèle, méditant sur la mort en se parlant à lui-même, feint alors de donner satisfaction à cette espérance de longue vie, au-delà même de ce qui est possible, « trois mille ans et autant de fois dix mille ans ». N'est-ce pas là le voeu que formerait tout homme en priorité s'il n'était retenu par les frontières du possible : pouvoir vivre aussi longtemps qu'il le souhaite ?
Or, la satisfaction d'un tel voeu serait dérisoire, et mourir ne serait ni plus facile à accepter ni plus difficile. « Personne ne perd une autre vie que celle qu'il vit ». Cette phrase apparaît comme une évidence, voire un truisme. Elle n'est pourtant pas sans contenu, car la prendre au sérieux et la méditer (« souviens-toi », dit le texte) permet de chasser de son esprit tout ce qui relève de l'imaginaire. On s'afflige généralement davantage de la mort d'un jeune homme que de celle d'un vieillard, et ce pour trois raisons que le texte n'évoque pas directement mais que l'on peut confronter à sa logique.
Tout d'abord, on s'imagine que le vieillard a sur le jeune homme la supériorité de l'esprit que confèrent la maturité et la diminution des passions, supériorité qui se traduit par une sérénité face au destin, et en particulier face à la mort. Or, il n'est pas du tout certain que ce stéréo¬type soit conforme en tous points à la réalité, et les vieillards peuvent être les plus démunis moralement. Mais surtout, si l'on admet l'idée, il s'ensuit que ce qui est la cause de la crainte de la mort relève non pas de ce qu'elle est en soi, objectivement, mais bien de la façon dont l'esprit l'appréhende. Si donc le stéréotype est vrai, imitons la sagesse du vieil¬lard sans attendre d'avoir son âge.
Ensuite, on trouvera que le vieillard a assez vécu, alors que le jeune homme pouvait légitimement espérer connaître bien d'autres choses de la vie. C'est à ce second argument que répond directement la démons¬tration de Marc Aurèle. La fin du texte reprend la même idée en la formulant plus explicitement : « le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé ». Ce que ne connaîtra jamais le jeune homme trop tôt disparu n'a pas plus de réalité que les trois mille ans et autant de fois dix mille ans évoqués plus haut. C'est donc quelque chose d'imagi¬naire que la mort vient ôter, et il ne faudrait pas plus s'en plaindre que l'on ne se plaint de ne pouvoir réaliser ses rêves. N'est-ce pas cela d'ail¬leurs qu'apporte la maturité de l'esprit, savoir renoncer à l'impossible ?
Enfin, on dira que la mort du vieillard est dans l'ordre des choses, et que le déclin de la vie qui la précède en est la preuve, ce qu'on ne saurait soutenir quand la mort frappe un être jeune. Pour répondre à cet argu¬ment, il faut se référer à un principe fondamental du stoïcisme, qui constitue l'arrière-plan de la démonstration de Marc Aurèle, même s'il ne le mentionne pas explicitement ici : l'ordre de la nature est régi par la nécessité, et rien n'arrive que ce qui devait arriver. S'il arrive que nous nous révoltions contre les événements, c'est que nous nous plaçons à un point de vue subjectif, sans considérer l'ordonnance générale de l'uni¬vers. Nous nous croyons alors aptes à décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, dans l'ignorance complète pourtant des conséquences der¬nières de ce qui arriverait si par impossible la réalité se réglait sur nos désirs. Si le destin d'une personne veut qu'elle meure dans sa jeunesse, puisque cette portion de vie qui lui est ôtée n'a pas d'existence réelle, alors sa mort est, à considérer les choses objectivement, analogue à la mort dite naturelle d'un vieillard, elle n'est que la privation du présent.
Ainsi donc, « le plus long et le plus court reviennent au même ». Ce que cette formulation pourrait avoir de désenchanté est démenti par la reprise sous une autre forme du même argument : « on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ». Cet axiome est à la fois tragique et réconfortant. Il est réconfortant dans la mesure où il enseigne à vivre dans l'instant pré¬sent et où il dissipe les vains attachements à ce qui n'apporte rien à la vie, évacuant ainsi à la fois la nostalgie impuissante et l'angoisse face à l'avenir. Il est tragique dans la mesure où il signifie que la mort est omniprésente, car elle ne consiste en réalité qu'en la perte du présent, or c'est à tout instant que le présent s'enfuit, si bien qu'en ce sens chaque moment de la vie est comme une petite mort. Mais comprendre cela est aussi une manière de se familiariser avec l'idée de la mort et partant de l'apprivoiser. On voit que le parti pris de considérer avec lucidité le tragique de la condition humaine, loin de conduire l'âme au désespoir morbide, lui permet de l'accepter avec sérénité, et même d'y reconnaître la justice de la nécessité universelle. C'est à cet apprentissage que vise la méditation solitaire de Marc Aurèle.
Il reste toutefois une objection possible : perdre le présent est quitter la vie, et c'est cela qui est insupportable. Comment accepter l'idée de ne plus être ? L'homme ne désire-t-il pas par nature l'éternité, et n'a-t-il pas besoin de croire en une vie après la mort pour ne pas désespérer ? Mais il n'est pas si évident que l'éternité soit vraiment désirable. Le texte utilise ici un second argument : « il n'importe pas qu'on voit les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini », car « toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes ».
Cet argument se fonde sur une conception cyclique du temps, qui nous est devenue moins familière. Est-ce à dire qu'il perd toute sa valeur dès que l'on se représente le temps de façon linéaire ? Il contient en tous cas une idée intéressante, qui est que la vie ne tire son agrément que de la nouveauté, et il est certain qu'on ne peut se représenter en imagina¬tion l'éternité sans craindre l'ennui, si tout au moins il fallait, ce que per¬sonne ne croit, la vivre sans jamais se transformer, dans la simple conti¬nuité de la vie présente. On en pourra donc conclure que la perspective de l'éternité n'est éventuellement consolante que si elle est précédée de la mort, et donc qu'il faut bien quitter cette vie. Même si Marc Aurèle n'envisage pas un quelconque au-delà, et s'il pose en dogme l'existence d'un monde éternel aux possibilités limitées dont la conséquence est l'éternel retour des mêmes choses, on voit que son argument n'est pas sans portée universelle.
Puisque donc il est dans l'ordre des choses que nous quittions tous cette vie, et que cet ordre est sans reproche, l'argument principal peut être rappelé une nouvelle fois : « on perd autant, que l'on soit très âgé ou que l'on meure de suite ». Autant, c'est-à-dire en réalité rien d'autre que des virtualités qui n'existent que dans l'imagination. Ainsi donc, la mort n'est pas un mal, ni du point de vue universel, ni même du point de vue particulier de toute personne qui s'apprête à mourir.
La démonstration est-elle suffisante ? Il faut remarquer que le texte a une visée beaucoup plus pratique que théorique, c'est-à-dire qu'il s'adresse plus à la volonté qu'il faut raffermir qu'à l'intelligence qui cherche des raisons décisives. Néanmoins, c'est bien une démonstration que Marc Aurèle construit, et non une exhortation. Or, parmi les postu¬lats qui fondent cette démonstration, il y a cette idée que nous devons apprendre à vivre en excluant l'imaginaire de nos prétentions. Certes, on voit bien ce qu'il contient de vrai : la lucidité sera toujours une vertu, et se lamenter parce que n'arrive pas ce qui est impossible témoigne d'une attitude infantile. Toutefois, il s'agit ici de quelque chose de différent.
En effet, la somme d'espoirs que porte une vie n'est pas tout à fait rien. Tout d'abord, les projets ou même les rêves que nous faisons sont créateurs, et sans eux l'ennui n'attendrait pas l'éternité. Ensuite, nous ne vivons jamais en réalité en adhérant totalement au présent. Même les instants privilégiés, où nous ne pensons à rien qu'à la sensation heureuse qui nous imprègne de son évidence, sont enrichis par les souvenirs du passé et l'attente de l'avenir. Perdre le présent, c'est donc perdre plus que l'instant abstrait de « réalité » qui n'est déjà plus au moment où on en parle. Enfin, la mort, c'est aussi la disparition de ceux que nous aimons, tant leur mort que la nôtre d'ailleurs. Et cette disparition est douloureuse parce qu'elle nous laisse face à la brutalité évidente de l'inachèvement : nous souffrons de ne pas avoir pu dire tout ce que nous aurions voulu dire à l'être disparu, et en particulier notre affection, un peu comme nous avons du mal à dire adieu à quelqu'un qui part pour très longtemps. Et c'est bien en cela que la mort reste profondément tragique, en toute lucidité. C'est qu'elle est la manifestation implacable du caractère inévitablement inachevé de la vie.
Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : «Cette vie, telle que tu la vis maintenant et que tu l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d'in¬nombrables fois ; et il n'y aura rien de nouveau en elle si ce n'est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement, et tout ce qu'il y a d'indiciblement petit et grand dans ta vie, devront revenir pour toi et le tout dans le même ordre et la même succession – cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L'éternel sablier de l'exis¬tence ne cesse d'être renversé à nouveau – et toi avec lui ô grain de poussière de la poussière !
Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui répondre : «Tu es un Dieu et jamais je n'entendis choses plus divines !» Si cette pensée exerçait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre, te broyant peut-être : la question posée à propos de tout et de chaque chose : «Voudrais-tu ceci encore une fois et d'innombrables fois ?» pèserait comme le poids le plus lourd sur ton agir !Ou bien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même, et la vie, pour ne désirer plus rien que cette dernière, éternelle confirmation, cette dernière éternelle sanction ?
(Nietzsche, Le Gai Savoir, livre IV, § 341, traduit de l'allemand par Pierre Klossowski,
Gallimard, Paris, 1967, in Nouvelle édition des œuvres philosophiques complètes de Nietzsche, (t. V, p. 220.)
COMMENTAIRE
a) Présentation du texte
Pendant l'été 1881, Nietzsche séjourne en Haute-Engadine dans le petit village de Sils-Maria. C'est là qu'au cours d'une promenade sur les bords du lac de Silvaplana, au lieu-dit Surlei, près d'une saillie ro¬cheuse (sur laquelle est aujourd'hui fixée une plaque qui rappelle l'événement), il a pour la première fois l'intuition du Retour Éternel. Les éléments du monde étant en nombre fini, les combinaisons possibles finies également, chacun de nos instants est donc appelé à revenir. Nous repasserons indéfiniment par les mêmes phases, nous revivrons plus tard et encore plus tard, éternellement, cette vie que nous vivons à présent.
Révélation brutale, inopinée qui, dit-on parfois, transforme alors radicalement la philosophie de Nietzsche, préludant à son ultime phase. En réalité ceux qui ont lu attentivement toute l'ceuvre de Nietzsche savent que ce thème de l'éternel retour – même s'il n'est formulé de façon précise qu'en 1881 –a toujours hanté la pensée nietzschéenne. A peine âgé de trente ans, dans un de ses tout premiers essais, De l'utilité et de l'inconvénient des études historiques pour la vie, contenu dans ses Considérations intempestives, Nietzsche condamne l'érudition historique, science morne qui se promène à pas lents parmi les tombes, qui parle du passé comme on ferait l'autopsie d'un cada¬vre. Nietzsche écrit : «Celui qui demanderait à ses amis s'ils seraient tentés de revivre les dix ou vingt derniè¬res années de leur vie apprendrait facilement à connaî¬tre lequel d'entre eux est préparé à ce point de vue supra-historique... Il est vrai qu'ils répondraient tous non !» Le rêve de l'éternel retour est déjà présent dans l'appel au «point de vue supra-historique» avec ses implications éthiques : auriez-vous le courage de revi¬vre toute votre vie avec ses joies et ses chagrins telle que vous l'avez vécue ?
h) Explication détaillée du texte
«...Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude... ?»
Vous voyez d'emblée que Nietzsche n'est pas un philosophe comme les autres. C'est un philosophe poète. un prophète. L'éternel retour est ici présenté comme la révélation d'un démon, dans un climat d'étrangeté et de mystère. Les détails les plus ordinai¬res de notre vie, déstinés à être revécus intégralement, se chargent de mystère. Tout reviendra : «cette arai¬gnée-là également et ce clair de lune entre les arbres et cet instant-ci et moi-même.» Lou Andréas Salomé, dans l'ouvrage qu'elle a consacré à Nietzsche, raconte que son ami ne parlait de l'éternel retour qu'à voix basse, en tremblant de tous ses membres ...
«... Cette vie... tu devras la revivre encore une fois et d'innombrables fois... et le tout dans le même ordre et la même succession... L'éternel sablier de l'existence ne cesse d'être renversé à nouveau.»
Le temps tel que se le représente la science histori¬que (et aussi le christianisme qui a une perspective historique : la création, le péché, la rédemption) est irréversible. Chaque instant est vécu, puis englouti à jamais. Le temps ainsi représenté est comme une ligne parcourue par un mobile qui ne revient jamais en arrière. Nietzsche récuse cette image moderne de la temporalité et retrouve l'image que les philosophes antiques se faisaient du temps. Le temps était pour eux plutôt comme un rythme, comme un parcours circu¬laire qui sans cesse repasserait par les mêmes en¬droits ; non pas un point mobile sur une ligne, mais un point décrivant toujours le même cercle dans une course infinie, «toujours recommencée» comme le dit Paul Valéry. Le temps, disait Platon dans le Timée, c'est «l'image mobile de l'éternité immobile». Les stoïciens avaient expressément formulé ce thème :
pour eux, au terme d'un cycle de plusieurs millions d'années, à la suite d'une conflagration universelle, tout le cours du temps recommençait avec les mêmes péripéties...
«Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon ?»
Notons d'abord ici que ce qui intéresse Nietzsche dans l'éternel retour c'est l'effet de cette croyance sur l'homme qui en serait pénétré. Le thème est envisagé non plus dans une perspective cosmologique (comme dans la pensée antique) mais dans une perspective existentielle, oserons-nous dire, psychologique et bientôt, nous le verrons, morale. C'est de moi, c'est de ma vie qu'il est question : «Cette vie, tu devras la revivre.» La question est de savoir si nous sommes capables de supporter cette pensée de l'éternel retour. Nietzsche lui-même ne se sentait pas toujours un courage suffisant. Le 3 décembre 1882, de Rapallo, il écrivait à son ami Peter Gast : «En dépit de tout je ne voudrais pas revivre ces deux dernières semaines.» L'homme qui a la révélation de l'éternel retour est tenté de maudire le démon, car cette croyance nous condamne à accepter,pour I 'étemité, toutes les épreu¬ves qui nous sont advenues et qui, éternellement, se reproduiront. D'où l'aspect terrifiant de cette sorte d'immortalité qui nous est promise. Calypso, après le départ d'Ulysse, pleurait à la pensée qu'elle était immortelle, condamnée, pensait-elle, à souffrir sans
fin. Pour supporter l'éternel retour il faudrait l'avène
ment d'un homme d'une force morale et d'un courage
inouïs. On voit ici comment les deux thèmes fonda
mentaux du nietzschéisme, le thème de l'éternel retour et celui du surhomme sont étroitement liés. Le sur¬homme, c'est avant tout l'homme qui serait capable de regarder en face l'éternel retour, de dire au démon qui le lui a révélé : «Tu es un Dieu et jamais je n'entendis choses plus divines !»
«... Cette pensée te transformerait... La question posée à propos de tout et de chaque chose «Vou¬drais-tu ceci encore une fois et d'innombrables fois ?» pèserait comme le poids le plus lourd sur ton agir ! ...»
Le thème de l'éternel retour est fondamentalement un thème éthique. Même si la répétition cyclique n'est qu'une possibilité, une simple hypothèse non prouvée, «sa seule pensée pourra nous transformer» comme la croyance à l'Enfer agissait profondément sur les hommes du Moyen Age. Mais, tandis que le mythe de l'Enfer nous invitait à confronter sans cesse nos actes à la loi extérieure au nom de laquelle nous serions jugés, à vérifier dans la crainte et le tremblement la conformité de notre existence au diktat d'une volonté étrangère, l'hypothèse de l'éternel retour nous de¬mande seulement de nous confronter nous-mêmes à nous-mêmes, de savoir ce que nous voulons de notre volonté la plus profonde, de «vivre de telle sorte que nous voudrions revivre de même et ainsi de suite jusqu'en éternité» (Volonté de puissance, trad. Bian¬quis, NRF, t. Il, § 245, p. 288).
On pourrait exprimer en ces termes le commande¬ment unique de l'éthique nietzschéenne : Agis toujours de telle sorte que tu acceptes le retour éternel des actes que tu as, dans cette vie, jugé bon d'accomplir (Valéry est très nietzschéen lorsqu'il écrit dans Tel quel, Cahier B : «Fais ce que tu veux si tu peux le supporter éternellement.») Morale «immoraliste» puisqu'il n'y a ici aucune obligation transcendante, puisque la morale nietzschéenne nous dit seulement : «Deviens ce que tu es.», morale extrêmement rigou¬reuse puisque poser un acte, c'est le poser pour des millions de fois, la croyance à l'éternel retour donnant à cette vie éphémère une terrible gravité. Le mythe de l'éternel retour sert de pierre de touche, d'épreuve inexorable à l'immanence du vouloir : «Si dans tout ce que tu veux faire tu commences par te demander : est-il sûr que je veuille le faire un nombre infini de fois ? ce sera pour toi le centre de gravité le plus solide.» Que chacun sache seulement quelle est sa vraie volonté ! «Celui dont l'effort est la joie suprême, qu'il s'ef¬force ! Celui qui aime avant tout le repos, qu'il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu'il obéisse. Mais qu'il sache bien où va sa préférence ... Il y va de l'éternité.»
c) Conclusion
L'éternel retour n'est qu'accessoirement chez Nietzsche un thème cosmologique. C'est pourquoi il est futile de chercher à le réfuter comme si c'était une affirmation scientifique (pris en ce sens, il ne résiste évidemment pas à l'examen critique). L'éternel retour doit être considéré plutôt comme une hypothèse pro¬pre à changer mon attitude à l'égard de la vie. C'est donc un thème éthique. Nietzsche a «tué» le dieu
vengeur, le dieu «moral» qui punit et récompense. Mais l'éternel retour est l'équivalent d'une sanction éternelle, une sanction immanente. Il confère au moindre de mes actes, en l'absence de tout juge trans¬cendant, le sérieux de l'éternité. C'est également un thème mystique. L'éternel retour est la confirmation éternelle de cette vie présente. Nietzsche a exécuté le dieu moral, ennemi de la vie. Mais il se veut pieux devant le dieu de la vie. L'éternel retour est une
Ce qu’il faut savoir :
La distinction sacrifice/suicide s'impose pour expliciter la notion de cause. Mais il s'agit aussi de la dépasser pour proposer un retournement : il est insensé de trouver le sacrifice insensé. Pour bien traiter ce problème, il est nécessaire de le nourrir d'exemples de sacrifices aussi nombreux que variés.
Temps cyclique et temps linéaire
L’image de la ligne pour représenter le temps domine notre conception moderne de la Durée. Il y a en arrière du temps une longueur de temps qui va à l'infini et notre pauvre existence ne tiendra que sur un petit segment de droite, la demi-droite du futur ne nous est pas accessible. Il est dans la nature de la vigilance de propulser la conscience en avant, dans la visée d’une intention, d’un ob-jet. Qui dit visée, dit flèche dirigée vers un but, donc entre l'arc et la cible, c'est encore une ligne que nous pensons. La conscience de veille est elle-même comme un flèche qui vise un objet. Quoi de plus naturel donc que d’étendre cette condition de notre vécu et de penser que le temps est une ligne droite qui va à l’infini dans le passé et dans le futur ?
Pourtant, la science nous montre que la Nature fonctionne dans des cycles : cycles de la reproduction, cycles biologiques, cycles des climats etc. Un cycle suppose une évolution circulaire et non pas linéaire. Curieusement c’est bien cette représentation du temps qui a dominé dans les cultures traditionnelles. Le temps ne fonctionne pas en suivant une ligne mais en cercle.
La question se pose donc de savoir si l’analogie de la ligne est pertinente. En quoi notre représentation du monde serait-elle modifiée si nous concevions le temps comme un cercle ou une spirale, plutôt que comme une ligne ?

Pour Condorcet, l’humanité avance d’un seul pas vers l’avènement de la raison, par l’instruction du genre humain dans les sciences. Pour Auguste Comte, on va de « l’état théologique » de la société, vers « l’état métaphysique », puis enfin on parvient à « l’état positif ». Pour Hegel, l’Histoire avance vers l’avènement de l’Etat-Dieu, manifestation suprême de l’Esprit. Pour Marx, le terme de l’Histoire sera la société sans classe et le mouvement du progrès s’accomplit dans la lutte des classes.
Par conséquent, de ce point de vue, la représentation cyclique du temps fera l’objet de critiques sévères, qui seront autant de manières d’affirmer en contre-pied la suprématie de la représentation linéaire du temps. Chez Hegel, par exemple, ce rejet repose sur ladualité séparant l’ordre de la nature, le Temps de la Nature où tout se reproduit et se répète, et l’ordre de l’histoire, le temps psychologique, le temps humain des faits historique qui est marqué par la non-répétition. La représentation cyclique du temps doit essuyer toutes les critiques : elle serait du point de vue anthropologique un mode de pensée « archaïque » opposé la pensée « moderne ». Témoin par exemple, ce que Ernst Bloch dit dans Le Principe Espérance : « il pourrait très bien ne plus rien y avoir de nouveau sous le soleil. Mais il y a un déroulement des choses, c'est-à-dire dans le flot des événements, de l’encore et du non-encore, autrement dit de l’avenir authentique… Les époques au cours desquelles rien ne se passe, ont perdu tout sens du novum ; elles vivent par habitude et leur ad-venant n’en est pas un, puisqu’il ne fait que tourner en rond comme la veille. Tandis que des époques comme la nôtre, dans lesquelles l’histoire, pour des siècles peut-être en balance, ont le sens du novum poussé à l’extrême ». Du point de vue de la philosophie politique, bien sûr, la représentation cyclique du temps est suspectée d’avoir un caractère « réactionnaire », qui va à l’encontre du mouvement « révolutionnaire » de l’Histoire. Du point de vue épistémologique, elle aurait, soi-disant, un caractère anti-scientifique. Même la psychanalyse freudienne s’en mêle, pour y trouver une attitude de régression infantile.
Claude Lévi-Strauss ne se trompe donc pas quand il s’en prend en bloc à la tradition judéo-chrétienne, et à l’impérialisme de la techno-science issue de Descartes. Il y a bien un fil conducteur commun à la tradition judéo-chrétienne et à la techno-science, qui est une représentation linaire du temps.

L’éternel retour
B. Les figures du cercle
Cependant, la représentation cyclique du temps est en réalité bien plus complexe que ne le suppose les critiques assez simplistes qu’on lui adresse. Si nous voulons garder une métaphore géométrique, il y a en réalité non pas une figure du temps cyclique, mais deux. La figure du cercle et celle de la spirale.
1) La première hypothèse est très nettement formulée par les stoïciens et reprise par Nietzsche. Déjà Platon l’affirmait nettement : le Temps se meut en cercle. Marc-Aurèle écrit dans le même sens : « toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes ». Le Temps de la Nature, dans lequel est pris notre temps humain, fait une boucle qui revient perpétuellement sur elle-même, si bien que la Création se répète indéfiniment, comme doit se répéter la Destruction universelle, une boucle complète étant appelée la Grande année. Pour suivre M. Eliade : « l'univers est considéré comme éternel, mais il est périodiquement anéanti et régénéré à chaque création. La doctrine de la conflagration périodique se retrouve chez Héraclite et dans la pensée stoïcienne chez Zénon ». Du coup, dans une perspective cosmologique, ce qui est proprement historique perd son caractère essentiel et devient finalement du relatif. L’actuel, au regard de l’immensité des cycle de la Nature est bien peu de chose et s’y attacher trop serait une erreur. L’essence se tientdans la perpétuelle venue à soi du même dans le Temps, dans l’Identique. Le sage se tient dans l’intemporel et ainsi : « il n’importe pas qu’on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cent ans ou pendant un temps infini… Quand on voit ce qui est maintenant, on a tout vu, et ce qui s’est passé depuis l’éternité, et ce qui se passera jusqu’à l’infini ; car tout est pareil en gros et en détail ». Dans la Nature, rien n'est nouveau sous le soleil, tout se répète à l'infini, mais cette répétition a un sens. Cette image a pour nous un caractère très étrange. Nous vivons dans un monde qui est harcelé par la nouveauté, l’inédit. Nous avons l’habitude de regarder dans le temps seulement l’Autre, la différence, sans porter l’attention sur le Même et l’identique. Il nous est donc impossible de croire que le Temps puisse faire une boucle sur lui-même et répéter la suite de ses événements. C’est même plus qu’étrange, c’est insupportable, comme il est insupportable de penser que tout ce que nous avons vécu puisse se reproduire à l’identique indéfiniment, comme dans un film au cinéma qui tournerait en boucle. Or c’est pourtant ce que l’on trouve chez les stoïciens. Dans les mots de Borges : « Eudème, paraphrasant Aristote, (texte) écrit, quelque trois siècle avant J.C. : s’il faut en croire les Pythagoriciens, mes mêmes choses se reproduisent ponctuellement et vous serez à nouveau avec moi et je ré-exposerai cette doctrine et ma main jouera encore avec ce bâton et ainsi de suite pour tout le reste. Dans la cosmogonie des stoïciens, Zeus se nourrit du monde. L’univers est consumé périodiquement par le feu qui l’a engendré et renaît de ses cendres pour revivre la même histoire. A nouveau, les diverses particules séminales se combinent, à nouveau, elles prêtent forme aux pierres, aux arbres et aux hommes… A nouveau chaque épée et chaque héros, à nouveau chaque minutieuse nuit d’insomnie ».
Cette pensée semble avoir terrifié Nietzsche par sa vérité. Elle se révélait l’exacte antithèse de la séduction des arrières monde de la traduction judéo-chrétienne. On en peut en effet exprimer plus radicalement l’amour de la Terre : pas de passage transitoire vers un ailleurs, et un au-delà de ce monde, pas de compensation dans un paradis, ni de punition dans un enfer. Le Destin seulement. Le Destin qui implacablement répète ce qui a été écrit. Si nous devons aimer cette Vie, aimer cette Terre, nous devrions être capable de dire Oui à l’éternel recommencement des choses. Ne plus désirer, explique Nietzsche, des félicités lointaines, mais désirer vivre à nouveau de la même façon ce qui a été vécu. C’est ce que Nietzsche exprime dans un magnifique paragraphe du Gai savoir :
« Et si un jour ou une nuit, un démon venait se glisser dans ta suprême solitude et te disait : ‘cette existence, telle que tu la mènes et l'as menée jusqu'ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau, tout au contraire !
La moindre douleur, le moindre plaisir, la moindre pensée, le moindre soupir, tout de ta vie reviendra encore, tout ce qu'il y a en elle d'indiciblement petit, tout reviendra et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession, ... cette araignée reviendra aussi, ce clair de lune entre les arbres et cet instant et moi aussi ! L'éternel sablier de la vie sera retourné sans répit, et toi avec, poussière infime des poussières !’ ...
Ne te jetterais-tu pas par terre, grinçant des dents et maudissant ce démon ? A moins que tu n'aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais :
‘ Tu es un Dieu, je n'ai jamais ouï parole aussi divine ! ‘
Si cette pensée prenait barre sur toi, elle te transformerait peut-être, et peut-être, t'anéantirait.
Tu te demanderais à propos de tout : « veux-tu cela ? Le reveux-tu à l'infini ? » Et cette question pèserait sur toi d'un poids décisif et terrible ! Ou alors, ah ! Comme il faudrait que tu t'aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! »
L’amour de la Vie ne peut-être sans le Oui sacré. Et le Oui sacré implique l’acceptation intégrale de ce qui est sans fuite ni détour. Y compris si cela implique le poids écrasant de l’éternel retour. La vision circulaire du temps. Ne faut-il pas alors, bon gré, mal gré, reconnaître que la ligne droite du temps est un projection évasive et morbide de l’esprit sur une promesse et un but ? La Vie, elle, ne connaît ni projection, ni promesse, ni but, elle n’est que l’instant et sa ronde cohérence avec soi. « Tout ce qui est droit meurt, murmurait le nain avec mépris. Toute vérité est courbée ; le temps lui-même est un cercle ». (texte)
On peut croire à la légère que la vision nietzschéenne est accessible à l’optimiste béat à un exalté du progrès, Nietzsche entend au contraire regarder la vie comme tragique. Pour intimer le sens du tragique, il va donc chercher la conception du temps qui est la plus radicalement opposée aux rêveries sublimes tissées sur la trame du temps linéaire. Nietzsche « adopta une méthode héroïque : il déterra l’intolérable hypothèse grecque de l’Eternel Retour et essaya de trouver dans ce cauchemar de l’esprit une raison de se réjouir. Il rechercha la plus horrible idée de l’univers et la proposa aux hommes comme quelque chose de délectable ». L’intention de Nietzsche est très clairement de nous reconduire à l’affirmation de la Vie par elle-même, sans appui, sans la justification d'un projet, d’un but, d’une intention, sans la caution d’une providence qui conduirait l’Histoire. En bref, sans le temps psychologique et sa représentation linéaire. (texte)
NIETZSCHE
La circularité du temps
Il faut reposer la question à l’inverse : comment se fait-il que nous ayons pu oublier une vérité aussi évidente ? Sommes-nous à ce point coupé de la Nature que nous ne soyons plus capable de reconnaître la Rondeur des jours ? - Selon le tire d'un texte de J. Giono -.
« Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n’ont pas la forme longue, de celle des choses qui vont vers des buts : la flèche, la route, la course de l’homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c’est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et qu’à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons ».
Le temps psychologique est ce mirage qui subjugue la pensée de l’homme moderne dit civilisé, de l’homme tel qu’il se pense lui-même en occident. L’homme civilisé vit dans le harcèlement du temps parce qu’il voit le temps dans une ligne où le passé s’en est déjà allé, laissant filer avec lui la foule de ses espoirs déçus, où le futur est la seule dimension qui le mobilise. Il a inventé le progrès pour donner à sa course trépidante un sens, alors même qu’il oublie de vivre et qu’il laisse échapper la rondeur du présent. Ces hommes dit civilisés à trouvent le temps long
« ce sont ceux là qui disent : les jours sont longs. Non, les jours sont ronds.
Nous n’allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits » dont il importe de faire « notre chair spirituelle, notre âme. De vivre. Vivre n’a pas d’autre sens que ça.
Tout ce que nous propose la civilisation, tout ce qu’elle nous apporte, tout ce qu’elle nous apportera, rien n’est rien si nous ne comprenons pas qu’il est plus émouvant pour chacun de nous de vivre un jour que de réussir en avion sans escale Paris-Paris autour du monde ».
Cela vers quoi la Vie se dirige n’est rien d’autre qu’elle-même dans la plénitude de sa jouissance de soi, cela même qui est immédiatement donné en Totalité dans le présent. Si nous manquons la rondeur du présent, c’est parce que notre temporalité d’homme moderne est une perpétuelle fuite dans le temps linéaire. Ce qui nous manque fondamentalement, c’est une sensibilité poétique à la Présence lumineuse de la Vie. Giono, en prolongeant cette intuition, en vient donc naturellement à remettre en cause l’hypothèse de la création ex nihilo. « L’histoire de l’univers qui contient l’ensemble de toute mon histoire est étroitement enroulée sur elle-même », ce qui implique directement que : « la création ne peut pas commencer, puis continuer. Elle ne peut pas être placée à un point du passé comme une chose qui s’est une fois accomplie. Elle s’accomplit tout le temps, c'est-à-dire dans tout l’espace du temps. Elle ne peut avoir ni présent ni futur, elle est ; et c’est sa seule raison d’être ». Le présent est création. Il est la Manifestation continue. L’univers est créé à chaque instant dans le flux et le reflux continuel de la Vie. L’univers n’a pas été crée par Dieu autrefois en un premier commencement, puis abandonné à lui-même. L’univers est créé à chaque instant, si bien que l’acte divin de la Création est constamment à l’œuvre, et ainsi Dieu ne saurait être planqué dans un ailleurs, contemplant de sa hauteur une création dont il se contrefiche éperdument. La vision de Giono voit Dieu comme immanent au monde, comme cette Intelligence Créatrice qui enroule perpétuellement en soi-même la création. Dans l’infiniment proche et certainement pas dans un ailleurs lointain des origines.
La leçon que la Nature nous donne est la sagesse de l’immortelle simplicité de ce qui est dans la circularité du temps. « L’étoile retourne, l’étoile sait, l’étoile se conduit avec intelligence sur un chemin sans vanité. Elle ne s’élance pas éperdument et ‘arrive qui peut’. Elle accomplit ». La sagesse est sans hâte ni vanité, sans ailleurs et sans demain. Elle est ici. Comme le dit en commentaire Agnès Landes : « Les jours sont ronds d’une divine rondeur, dans la mesure où ils proposent à chaque homme une somme de joie à savourer, et non pas des buts à atteindre ou des actes à accomplir. La linéarité représente la fuite hors de soi, tandis que la circularité débouche sur le bonheur et l’accomplissement ». Toute la folie humaine tient dans la tension linéaire vers un futur, vers un lendemain que l’on promet toujours glorieux, comme toute sa volonté de puissance. Dans Triomphe de la vie, Giono voir dans la civilisation technique « une ligne droite imperturbablement dardée vers quelque inconnaissable hauteur sans air ni lumière ». Le « progrès » ! L’air et la lumière sont ici. La fête de la Vie est ici dans la modestie des petites choses, des joies simples d’une humanité modeste. Le sens réel de la fête est paysan. « Les origines de la fête paysanne sont faciles à comprendre : elles sont dans l’émotion que tout homme sain ressent devant un tas de blé, une récole quelle qu’elle soit, et dans le sentiment de sécurité et de paix qui naturellement l’accompagne ». Parce que la fête est inscrite dans l’épanouissement joyeux de la rondeur de la Vie. « Le paysan savait être en fête… le pauvre homme des villes est un paysan qui a tout perdu », qui a perdu la rondeur du temps. Alors cet homme de la postmodernité se paye de spectacles sans joie vraie, il remplit sa vie avec la poursuite de plaisirs qui ne sont que des leurres, des leurres qui le laissent amer et insatisfait. C’est pour cette raison profonde, que les danses folkloriques traditionnelles ont toujours un caractère pétillant et joyeux, qu’elles donnent envie de sautiller et de se laisser porter. Elles sont parentes du jour, de l'espace et de la Lumière. C’est pourquoi la danse en boite de nuit a souvent un caractère sinistre, glacé, rigide. La rigidité de ces hommes stressés qui sont comme des pantins désarticulés, des pantins qui s’agitent, mais ont perdu la communion joyeuse, dionysiaque avec la Vie.
La représentation cyclique du temps n’a rien d’une curiosité exotique qui n’aurait d’intérêt que pour l’historien des religions ou le folkloriste. Elle est profondément significative, car c’est en elle seulement que l’homme plonge ses racines dans la Tradition immémoriale de l’humanité. C’est à elle que nous revenons nécessairement quand il s’agit de regagner un peu plus de sagesse, quand nous tentons de renouer avec le sens vrai du présent.
Que la représentation linéaire du temps se soit imposé si profondément en Occident n’est en aucune manière une preuve de sa validité. Elle traduit bien plutôt l’empire maladif qu’a sur nous le temps psychologique et toutes ses reformulations. Nous enseignons dans les écoles le souci de l’avenir, le souci d’un but à atteindre. Nous produisons dans de jeunes esprit l’angoisse du temps psychologique et nous léguons aux générations à venir une représentation de la vie qui la met en perpétuel déséquilibre avec elle-même. Le conditionnement collectif massif qui inculque le souci de « réussir », de devenir, engendre le malaise d’être. Et de ce malaise notre postmodernité tire parti en vendant toujours plus de petites compensations, sous la forme de jeux, de loisirs, d’images. Toutes sortes de fuites faciles. Nous avons inventé une culture du divertissement et nous ne comprenons pas pourquoi, dans ces conditions, l’homme postmoderne n’est pas heureux. Mais il n’est que malade du temps et d’une maladie dont nous sommes nous-mêmes porteurs. Parce que nous avons oublié ce que les Traditions anciennes savaient du roulement du Temps et la profondeur de la sagesse du temps circulaire.

Conclusion ?
Il est difficile pour un intellect habitué à calculer son temps et à penser en termes historiques de supporter l’ampleur d’une telle vision du temps et ses implications. - Comme il est difficile à un homme aimant la Terre d’accepter qu’un jour elle pourra être détruite absorbée par le soleil. La vision du temps de la tradition védique contemple des immensités de durée dans lesquelles les créations les plus hautes de l’esprit humain ne sont que de brèves étincelles, apparues puis ont disparues au sein d’étendue colossales de durée. Des aurores nouvelles naîtrons encore et encore,dans le cycle perpétuel du Temps ; mais cela veut dire aussi qu’ici bas, toute création vient et s’en va dans le Jeu éternel des cycles de la Manifestation et que rien de relatif ne saurait demeurer. Nous ne pouvons pas en tant qu’humain formé par l’histoire supporter une telle vision. Pour vaincre le Temps, nous l’avons enfermé soigneusement dans un horizon limité. Pour nous, l’approximation de la ligne du temps est plus simple et plus facile. Elle donne le sentiment d’une maîtrise sur le temps qui peut pallier aux faiblesses de notre mémoire et écarter de notre vue le spectacle du torrent du Devenir. Elle nous donne à croire que le futur nous appartient et qu’il sera tel que nos rêves nous le présente, que le passé est désormais dépassé comparé à la fierté de notre présent. Il est bien plus facile de maîtriser le temps de l’Histoire que d’assumer le Temps de la Nature ; il est plus facile de croire au progrès que d’accepter la lila, le jeu infatigable du Devenir. Le progrès, cela donne un but à atteindre, cela donne au temps une direction précise, mais le Jeu, cela n’a pas de but, que le jeu lui-même ! Le jeu de la Manifestation est une hypothèse inacceptable pour notre raison. Il n’est pas en accord avec la rationalité, parce qu’il est dans la nature même de l’intentionnalité consciente de penser en posant des motivations, une fin dans un futur et d’agencer les moyens en vue d’une fin. La ligne du temps de l’Histoire donne raison à toute entreprise de planification du temps, à l’action, à l’urgence fiévreuse et ses soucis ! (texte) Et on peut en rajouter indéfiniment. Que deviendrait la politique sans le support du concept du temps linéaire ? L’humanité n’a inventé toute sorte d’idéologies qui prétendent donner la clé de la planification future de la société ?
La véritable question est de savoir si nous pouvons vivre dans cette perspective du Grand Temps et assumer aussi la situation d’expérience du présent historique. Mircéa Eliade remarque lui-même qu’il n’y a pas dans la tradition védique de véritable contradiction : "l'important n'est pas toujours de renoncer à sa situation historique... mais de garder en esprit les perspectives du Grand Temps, tout en continuant à remplir son devoir dans le temps historique. C'est exactement la leçon donnée, dans la Bhagavad Gita, par Krishna à Arjuna". C’est en effet ce que le texte de la Gita montre très nettement. Après avoir présenté l’immense perspective du Temps cosmique, Krishna n’invite pas Arjuna à quitter les préoccupations mondaine. Arjuna lâche son arc, accablé par la destruction imminente qui va s’opérer dans le combat contre le clan des tyrans qui ont pris le pouvoir, les kauravas. Il voudrait quitter la scène de l’Histoire. Krishna lui intime très fermement au contraire l’ordre d’assumer son devoir dans le contexte d’une crise dans laquelle il doit jouer son rôle. L’action n’attend pas et elle doit être effectuée. Si Moi-même je n’agissais pas constamment dit-il, l’univers entier périrait. Relève-toi et agis en accomplissant le devoir, le dharma, qui est le tient. Mais, vu sous l’angle du Grand Temps, le drame historique prend un sens complètement différent de celui de l’horizon borné de l’actuel, ou de la perspective limitée de la ligne de l’Histoire.
La représentation cyclique du temps n’a donc rien d’une spéculation gratuite. Elle ouvre des perspectives radicalement différentes de la représentation linéaire du temps. Elle est profondément significative. Elle n’a rien d’ »absurde », de « primitif », d’ »archaïque » ou d’ »infantile ». Elle fait partie d’un héritage immémorial de l’humanité, elle est présente dans toutes les civilisations. Elle enveloppe un sens du Sacré qui justement fait défaut à la représentation linaire du temps historique.

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