Le devoir - Cours de philosophie

Le devoir

 

Les enjeux de la notion – une première définition

 

            Le devoir est un impératif qui impose à l’homme d’accomplir ce qui est prescrit en vertu d’une obligation (qui peut-être religieuse, éthique, sociale, etc.). Cette définition requiert d’être analysée. Dire que le devoir est un impératif est équivalent à dire qu’il est un ordre : en ce sens, il instaure une relation de commandement et d’obéissance. L’instance qui commande, ici le devoir, doit être dans une position « transcendante » par rapport à celui qui obéit ; elle doit s’imposer à lui et en aucun cas se confondre avec lui. Ce n’est qu’ainsi que le devoir peut se distinguer des simples tendances et désirs pour jouer le rôle de norme de l’action. Il faut préciser que la « transcendance » du devoir ne signifie pas pour autant séparation puisque cette relation peut se jouer au sein d’un seul et même individu divisé en une partie qui commande et en une autre qui obéit (ce qu’a très bien montré Nietzsche dans ce qu’il appelle la psychologie du commandement). On peut dès lors se poser la question de savoir quelle est l’origine des normes. Ce peut être la religion, ce peut être la société, ce peut encore être l’idée de moralité (ces termes étant souvent indissociables). On peut également se demander au nom de quoi il y a une nécessité du devoir. Pour répondre à cette question, l’idée de Bien s’avère fondamentale ; c’est pourquoi nous éclaircirons la signification de cette idée dans la première partie de ce cours. Avant cela, il est nécessaire d’ajouter une dernière précision quant au devoir. Que celui-ci soit une obligation signifie négativement qu’il n’est pas une contrainte. Si tel était le cas, il serait impossible de ne pas accomplir le devoir ; il serait impossible d’agir contre lui et même de lui résister ; Dire « je dois » reviendrait à dire « je fais » (contre ma volonté). Le devoir ne pourrait plus être source d’évaluation des actions.

Le Bien

 

« Rien n'empêche, même si les plaisirs sont parfois mauvais qu'un plaisir soit le souverain bien; de même, rien ne s'oppose à ce qu'une science soit excellente, quand bien même d'autres seraient mauvaises. Que dis-je ? C'est peut-être là une conséquence nécessaire, du moment qu'il y a pour chaque disposition des activités non entravées, que l'activité de toutes ces dispositions ou de l'une d'entre elles soit le bonheur. Il est nécessaire, dis-je, que cette activité, si elle est libre, soit la plus souhaitable. » Aristote, Éthique à Nicomaque.

 

            Pour Platon, Le Bien est l’Idée suprême qui est au-delà de l’être et source de l’existence et de l’essence de tous les êtres intelligibles. Aristote affirme quant à lui que le Bien (le « souverain Bien ») est la fin (au sens de finalité) de tout ce qui advient dans le monde. D’un point de vue empirique, le premier Bien c’est le plaisir. Malebranche écrit ainsi « Il faut dire les choses comme elles sont : le plaisir est toujours un bien » car « le plaisir rend heureux celui qui en jouit, du moins dans le temps où il en jouit ». Affirmer cela ne signifie pas pour autant nécessairement que l’on considère que le plaisir est le plus grand des biens (ce qui serait une position hédoniste). On peut également dire que le souverain bien c’est le bonheur (position eudémoniste) et, qu’en ce sens, il faut parfois renoncer à certains plaisirs qui ne feraient qu’entraver sa réalisation. Ici, une distinction est nécessaire : on peut envisager le bonheur comme la poursuite de l’intérêt propre ou encore comme la recherche de l’absence de souffrance ; le bonheur n’est ici lié qu’à la sensibilité (et en cela, il n’est pas réellement différent du plaisir). Mais le bonheur peut également être conçu comme intimement lié à la vertu. « Seul le sage est heureux » affirment les stoïciens. Ici encore il faut distinguer une conception dans laquelle la vertu est le moyen d’atteindre le bonheur de la conception dans laquelle la vertu est la fin et le bonheur quelque chose qui s’ajoute à elle, qui en est la conséquence. C’est ainsi que Kant écrit que la morale n’est pas la doctrine qui nous apprend comment nous rendre heureux mais comment nous rendre dignes du bonheur.

Les origines de la notion de devoir

 

« Extrêmement rare est l'espèce de ceux qui, grâce à une grande supériorité naturelle ou parce qu'ils ont beaucoup de savoir et une forte culture ou pour les deux raisons à la fois, ont pris le temps de s'interroger sérieusement sur la carrière qu'ils voulaient suivre de préférence. Quand on délibère sur un pareil sujet, tout l'effort de la réflexion doit tendre à bien accorder sa vie avec ses dispositions naturelles. Si, en effet, en toute action nous devons chercher ce qui convient le mieux en ayant égard aux particularités de notre nature, quand il s'agit de la vie entière, une bien plus grande attention est nécessaire pour nous permettre de marcher d'un pas égal et de ne boiter en aucune des fonctions que nous remplirons. » Cicéron, Des devoirs.

 

            La première formulation de l’idée de devoir se trouve chez Zénon de Citium, fondateur du stoïcisme. Le terme grec est kathêkon, traduit en latin par Cicéron par officium, lui-même traduit enfin en français par devoir (ou fonction). Pour les stoïciens, le devoir signifie ce qui convient, ce qui est approprié, ce qui est conforme à la nature (le principe éthique premier des stoïciens étant de « vivre conformément à la nature »). Il faut à ce titre remarquer qu’une telle conformité à la nature ne concerne pas uniquement l’action humaine : plantes et animaux accomplissent aussi en un certain sens des devoirs. De plus s’il est possible, c’est que les êtres vivants sont appropriés à leur propre nature, c’est-à-dire ont d’emblée une connaissance de leur propre nature et tendent à rechercher ce qui est bon pour eux et fuir ce qui est mauvais. Les devoirs prolongent cette appropriation naturelle par des exercices répétés se fixant en habitudes. C’est en ce sens que le premier devoir est la conservation de soi-même. Mais la sphère des devoirs dépasse le cadre de l’individu : c’est un devoir d’aimer ses enfants par exemple. C’est ainsi que s’initie le passage du souci de la nature propre à la conformité à la nature en général. Mais pour les stoïciens, ce passage ne saurait être progressif. En effet, les devoirs concernent les choses indifférentes, au sens où elles n’impliquent en rien le Bien moral et le Mal moral, la vertu et le vice ; la maladie par exemple est indifférente en ce sens. Certes, il existe parmi les choses indifférentes des choses préférables (par exemple la santé) qui doivent être sélectionnées et font ainsi l’objet de devoirs. Il n’en reste pas moins que ces devoirs restent étrangers aux actions droites (katorthoma), actions vertueuses qui n’ont pour fin que le Bien, celui-ci étant choisi. Il faut toutefois nuancer cette différence en rappelant ceci que s’il n’y a que le sage qui accomplit des actions droites, ces actions ne diffèrent pas dans leur contenu des devoirs mais seulement dans leur modalité en tant que ce sont des actions gouvernées par la vertu.

 

            La notion de devoir jouera également un rôle très important dans la philosophie du Moyen-Âge. Pour Thomas d’Aquin, la création du monde par Dieu a institué un ordre normatif, assignant à l’homme des fins naturelles. L’accomplissement du devoir n’est rien d’autre que la poursuite de ces fins et, en ce sens, il s’identifie au Bien. Or, la fin de l’homme c’est d’accomplir la volonté divine ; le devoir moral se définit donc comme conformité à cette volonté, c’est-à-dire avec les commandements énoncés dans le Décalogue dans lequel sont consignés les principes de l’action humaine. Le siège du devoir, c’est la conscience de l’homme qui, en tant qu’elle est susceptible de se tromper, doit s’appuyer sur la raison naturelle, celle-ci renvoyant à la Raison de Dieu, impliquée dans son essence. Cette dernière précision est essentielle car on comprendrait quelle nécessité il y aurait à obéir à la volonté divine si celle-ci était arbitraire, si elle ne possédait pas la perfection qui est la sienne. On peut penser que cette nécessité risquerait de s’identifier à la simple crainte du châtiment. Guillaume D’Ockham défend pourtant une telle « arbitrarité » du commandement divin. Il définit le devoir comme ce que Dieu commande de faire, la désobéissance étant alors appelée pêché. Dieu n’a aucunement à se soumettre à des normes parce qu’il est lui-même l’unique source de ces normes ; sa subjectivité se détache de l’objectivité de la raison. Dieu peut même exiger de l’homme qu’il agisse à l’encontre de l’ordre naturel, c’est-à-dire à l’encontre de sa propre volonté.

Devoirs envers soi, devoirs envers autrui, devoirs envers Dieu

 

« Puisque l'obligation naturelle a sa raison suffisante dans l'essence et dans la nature même de l'homme, et qu'en posant celle-ci on pose celle-là; et puisque tous les hommes en général ont une même nature et une même essence, il s'ensuit qu'une obligation par laquelle un homme est lié, en tant qu'homme est la même dans tous les hommes; par conséquent, les droits qui appartiennent à un homme en tant qu'homme sont les mêmes pour tous les hommes. Donc il y a des obligations universelles, et des droits universels. » Wolff, Principes du droit de la nature et des gens.

 

            C’est dans la philosophie allemande que le concept de devoir va susciter les développements théoriques les plus importants, notamment chez Pufendorf qui définit le devoir ainsi : « une action humaine, exactement conforme aux lois qui nous en imposent l’obligation », l’action étant elle-même un mouvement ayant pour principe la volonté et l’entendement, et l’obligation un lien par lequel « on est astreint à faire ou à ne pas faire certaines choses ». Le devoir est ainsi profondément lié à la loi, mais il trouve son origine dans le désir de conservation de soi des individus (source des devoirs envers soi), ces individus se définissant par leur faiblesse naturelle (un enfant laissé sans secours mourra, ce qui n’est pas le cas de tous les animaux). Plus généralement, l’homme dépend toujours des autres hommes, cette sociabilité n’allant pas pourtant pas sans une insociabilité tout aussi naturelle. C’est pourquoi le premier devoir est de ne pas faire de mal aux autres. Plus généralement, les devoirs visent à ce que chaque homme contribue autant qu’il le peut au bonheur d’autrui. Pufendorf évoque enfin les devoirs envers Dieu qui forment une garantie des autres et retient les hommes dans leurs devoirs en leur insufflant la crainte de Dieu.

 

            Wolff fonde la moralité sur la nature humaine. L’homme par sa nature « est tenu d’omettre des actions qui sont la cause de l’imperfection de sa personne et de son état. La moralité, c’est au contraire ce qui conduit à leur perfection. Nous avons trois types de devoir : des devoirs envers nous-mêmes (envers notre âme et envers notre corps), des devoirs envers les autres et des devoirs envers Dieu. Le devoir est une action que nous sommes obligés de faire et qui est conforme à la loi. L’obligation quant à elle est soit une obligation naturelle, soit une obligation humaine. L’obligation naturelle s’enracine dans la nature humaine et témoigne de ceci que la raison suffit à elle seule à nous apprendre ce que nous devons ou ne devons pas faire. L’homme raisonnable n’a pas besoin d’autres lois que celles qu’ils se donnent par lui-même.

 

            Pour Crusius, le devoir est « une action ou une omission à laquelle est liée une nécessité morale », cette dernière étant le rapport d’une action ou omission à certaines fins lui indiquant ce qui est à faire et ce qui est à ne pas faire. Cette finalité des devoirs pour Crusius, c’est le désir de bonheur (ce qui n’empêche pas la morale de Crusius d’être normative). Le devoir a une matière, les inclinations de l’homme, et une forme, la liberté. Crusius distingue lui aussi les devoirs envers soi-même, les devoirs envers Dieu et les devoirs envers autrui. Il distingue également les devoirs hypothétiquement nécessaires (qui relèvent de la prudence) et les devoirs absolument nécessaires (relevant d’un savoir démonstratif). Les premiers reposent sur l’action libre des hommes, les seconds sur l’obéissance aux commandements de Dieu. Seuls ces derniers sont proprement des devoirs moraux. Quant aux désirs et inclinations, ils peuvent être purifiés pour conduire à l’accomplissement de ces devoirs.

L’impératif catégorique

 

« Quand je conçois un impératif hypothétique en général, je ne sais pas d'avance ce qu'il contiendra, jusqu'à ce que la condition me soit donnée. Mais si c'est un impératif catégorique que je conçois, je sais aussitôt ce qu'il contient. Car puisque l'impératif ne contient en dehors de la loi que la nécessité, pour la maxime, de se conformer à cette loi, et que la loi ne contient aucune condition à laquelle elle soit astreinte, il ne reste rien que l'universalité d'une loi en général, à laquelle la maxime de l'action doit être conforme, et c'est seulement cette conformité que l'impératif nous représente proprement comme nécessité. Il n'y a donc qu'un impératif catégorique, et c'est celui-ci : Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

 

            Kant définit le devoir comme un impératif catégorique. Que cela signifie-t-il ? Que le devoir soit un impératif signifie, nous l’avons dit en introduction, qu’il se présente comme un commandement, comme une obligation à laquelle nous devons obéir, mais sans que nous y perdions notre liberté (ce n’est pas une contrainte). Tout au contraire, la loi morale est la loi de la raison. Obéir à l’injonction du « tu dois » c’est, pour la volonté, s’affranchir des mobiles et motifs sensibles et subjectifs (c’est-à-dire pour Kant, pathologiques), c’est agir en se donnant ses propres lois (ce qui est la définition de l’autonomie – voir le cours sur la volonté). C’est parce que la volonté risque toujours d’être entravée par des mobiles empiriques que la loi se présente à elle sous la forme du commandement, du devoir. Reste à comprendre pourquoi cet impératif est catégorique. C’est que pour Kant il n’est soumis à aucune condition (il est inconditionné), il n’est subordonné à aucun but. Il s’oppose en cela aux impératifs hypothétiques, ceux-ci relevant de la nécessité d’une action, de la mise en œuvre de moyens en vue d’une fin possible ou réelle. L’impératif hypothétique prend la forme : « Si tu veux telle fin, tu dois faire telle chose ». L’impératif hypothétique se divise à son tour en impératif technique et impératif pragmatique. Le premier vise toute fin possible et relève de l’habileté. Le second vise une fin réelle, le bonheur, en ce sens qu’on peut supposer cette fin présente chez tous les hommes, et relève de la prudence. La recherche du bonheur est donc soumise à des conditions empiriques ; elle ne peut être que seconde d’un point de vue moral par rapport à l’impératif hypothétique qui énonce seulement le « tu dois » sans l’annexer à une fin donnée. Enfin, Kant dit par ailleurs que l’homme n’a de devoirs qu’envers l’homme et si jamais l’on peut dire qu’il a des devoirs envers les animaux, ce ne sont jamais que des devoirs humains à propos des animaux : si la cruauté envers les animaux s’oppose au devoir de l’homme envers lui-même, c’est que cette cruauté risque d’émousser et d’affaiblir le sentiment de sympathie (au sens de « pâtir avec ») envers la souffrance des êtres, sympathie qui est une disposition naturelle qui favorise la moralité.

 

            La morale kantienne du devoir a subi de nombreuses critiques, nous nous contenterons ici  d’en relever quelques formulations. Tout d’abord, Schiller condamne l’ascétisme de cette morale qui bien loin de conduire d’amender l’homme l’avilit. Quant à Hegel, il dit de la morale kantienne qu’elle demeure une morale d’esclave (nous étudierons la conception hégélienne du devoir dans la partie suivante), la morale d’un homme qui possède une liberté abstraite, une idée de la liberté mais pas de liberté effective. Schopenhauer dénonce l’absence d’un socle empirique et naturel dans la morale kantienne (une morale de l’universalité), celle-ci manquant par conséquent de réalité. En faisant du devoir la seule source possible de la moralité, Kant identifie de plus celle-ci à la soumission. Nietzsche affirme que la notion kantienne du devoir est un danger. Le respect (seul sentiment non pathologique pour Kant) qu’inspire des mots tels que « vertu », « devoir », « bien en soi », mots qui relèvent tous de l’impersonnalité et de l’universalité expriment la décadence et le déclin de la vie. En effet, pour Nietzsche, une vertu doit naître du besoin, de la conservation et de la croissance vitale. Dans le cas contraire, elle ne peut que nuire à notre existence. En ce sens, la vertu doit être une invention personnelle (celle d’un individu ou d’un peuple) et lorsqu’au contraire elle n’est plus qu’une idée générale, un devoir impersonnel, elle devient un danger mortel. Bergson condamne enfin ce qu’il appelle la morale close, c’est-à-dire la morale qui n’est faite que d’obligations et d’interdits trouvant leur origine dans les exigences de la société. La morale kantienne représente pour lui une telle morale.

La société et l’État

 

« Toutes les fois où nous délibérons pour savoir comment nous devons agir, il y a une voix qui parle en nous et qui nous dit : voilà ton devoir. (…) Et quand nous avons manqué à ce devoir qui nous a été ainsi présenté, la même voix se fait entendre, et proteste contre notre acte. Parce qu'elle nous parle sur le ton du commandement, nous sentons bien qu'elle doit émaner de quelque être supérieur à nous ; mais cet être, nous ne voyons pas clairement qui il est ni ce qu'il est. (…) quand notre conscience parle, c'est la société qui parle en nous. Or, le ton dont elle nous parle est la meilleure preuve de l'autorité exceptionnelle dont elle est investie. » Durkheim, L’éducation morale »

 

            Intéressons-nous à présent à la question du devoir telle qu’elle se pose au sein de la société et de l’État. Hobbes distingue les devoirs naturels et les devoirs qui naissent de la vie dans un État. Le devoir naturel va se présenter comme l’envers de la liberté ; si cette dernière se définit exclusivement comme l’absence d’obstacles, d’empêchements dans l’action, le devoir est au contraire l’obligation qui naît de la rencontre d’un obstacle, celui-ci pouvant être un obstacle corporel mais aussi la crainte qu’inspire un individu plus fort. L’obligation positive (c’est-à-dire non naturelle) naît du contrat social, de l’engagement des individus les uns à l’égard des autres). C’est le transfert des droits naturels dans le pacte qui crée le devoir en ce sens que l’individu ne peut rendre nul ce pacte une fois qu’il a été posé.

 

            Pour Rousseau, l’individu à l’état de nature ne connaît pas le devoir moral. En effet, le bon sauvage suit infailliblement la nature, celle-ci étant un guide qui ne se trompe jamais. Ce n’est qu’avec la naissance de la société qu’apparaît le mal et par conséquent la nécessité de lui trouver des remèdes tels que le devoir. C’est ainsi que le contrat social instaure deux types de devoirs. Les premiers sont les devoirs des sujets  à l’égard de l’État et le devoir qu’a l’État de ne pas charger les sujets « d’une chaîne inutile ». Ces devoirs sont exigibles de l’individu. Les seconds sont les devoirs volontaires ; ils ne sont pas exigibles. Il faut bien comprendre que le devoir est pour Rousseau une auto-obligation en ce sens que la volonté générale constitutive du contrat social a été établie de telle manière que chacun en obéissant n’obéit en réalité qu’à lui-même. De plus, sans devoir, il n’y aurait pas de liberté possible.

 

            On a vu que Hegel dénonçait l’abstraction de la morale kantienne. S’opposant à celle-ci, il va chercher à dévoiler le fondement du devoir dans les institutions sociales. Celles-ci transforment les penchants de l’individu et le libèrent des aspects subjectifs de la morale, lui ouvrant ainsi la voie d’une liberté objective. Le devoir, c’est ainsi ce qui rend la liberté effective en l’enracinant dans une communauté éthique (concrète) qui dépouille le devoir de son abstraction et de son indétermination subjective.

 

            La pensée sociologique de Durkheim nous apporte enfin des éléments importants pour penser le rapport du devoir à la société. Seule la société peut expliquer selon lui la dimension d’impératif du devoir. Car la société est la seule entité spirituelle supérieure à l’individu ; elle se présente à lui comme une autorité transcendante devant laquelle la volonté s’incline. Les fins morales que nous poursuivons nous ont été incorporées par la société via l’éducation ; c’est pourquoi les devoirs ne nous apparaissent pas comme purement extérieurs à notre individualité. Cette conception peut néanmoins poser quelques difficultés car si nous comprenons bien ainsi pourquoi et comment nous obéissons à des devoirs qu’imposent la société, il est plus difficile de comprendre d’où provient l’obéissance première, celle d’où découle toutes les autres, à savoir l’obéissance à la société elle-même ? 

Le critère de l’utilité

 

            Pour terminer, nous allons nous intéresser brièvement aux conceptions du devoir fondées sur le critère de l’utilité. Pour Hume, une chose est bonne (au sens de vertueuse) lorsque s’attache à elle un sentiment de plaisir (le mal étant lié au contraire au déplaisir) ou lorsqu’elle présente une certaine utilité. La connaissance rationnelle n’a ici aucun rôle car les jugements moraux échappent à l’alternative du vrai et du faux. La raison est certes capable d’effectuer des calculs sur les moyens en vue d’une fin, mais cette fin justement échappe à sa juridiction. La raison ne peut pas pousser à l’action, seules les passions le peuvent. En ce sens, le devoir moral ne peut trouver sa source que dans ces mêmes passions. Cependant, puisque celles-ci sont profondément variables, leur accord, et par conséquent, l’entente sur les devoirs, nécessite la capacité à se mettre à la place d’autrui (sympathie), capacité qui n’est pleinement développée que lorsque cet « autrui » devient un « n’importe qui », autrement dit lorsque est adoptée la position du spectateur impartial. Hume développe par ailleurs une autre conception du devoir pensé à partir de la justice. S’il existe des devoirs, c’est parce que les hommes ont adopté des conventions en raison de leur utilité. Le respect de la propriété d’autrui est ainsi un devoir en ce qu’elle permet à chacun de profiter de ses biens sans être menacé par les convoitises des autres.

 

            Le courant de pensée baptisé utilitarisme va développer une conception similaire du devoir. Le principe de l’utilitarisme est le suivant : « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » ; son objectif est donc la maximisation du bonheur et de ceux qui l’éprouvent. La conception du devoir de Bentham et Mill est annexée à cet objectif. Seul un type d’action peut faire l’objet d’obligations : c’est l’action qui provoque un accroissement du bonheur, c’est-à-dire augmente le plaisir et élimine le déplaisir. Le devoir n’a donc rien de catégorique ; il est au contraire conditionné et même déterminé par les motifs sensibles. De plus, ce n’est qu’en fonction des conséquences de l’action (l’augmentation du plaisir) ou de la règle d’action que se définit le devoir ; la valeur de l’obéissance à la loi ne saurait être pensée indépendamment des biens qu’elle est susceptible de procurer. C’est pourquoi l’on a pu dire que la morale de l’utilitarisme était une morale conséquentialiste. Cette conception s’est vu opposé de nombreuses critiques, notamment parce qu’elle conduisait à une instrumentalisation du devoir (le devoir n’est rien d’autre qu’un moyen en vue d’une fin). De plus, a pu être remis en question l’axiome premier de l’utilitarisme selon lequel la finalité de l’homme est la recherche du bonheur.

Ce qu’il faut retenir

 

-         Le Bien : Les conceptions du devoir ne prennent le plus souvent leur sens qu’à la lumière des conceptions du Bien. On peut ainsi identifier le bien au plaisir (hédonisme). On peut également l’identifier au bonheur (eudémonisme), ce dernier exigeant parfois d’éviter certains plaisirs et de supporter au contraire certains déplaisirs. On peut encore considérer que le Bien est purement moral et s’identifie à la vertu.

 

-         Les origines de la notion de devoir : Chez les stoïciens, le devoir est l’action qui convient, qui est appropriée, qui est conforme à la nature. Il faut distinguer les devoirs des actions droites, ces dernières étant des actions faites selon la vertu. Pour Thomas d’Aquin, le devoir moral se définit comme conformité à la volonté divine, obéissance aux commandements de Dieu.

 

-         Les traités du devoir : Pufendorf, Wolff et Crusius distingue trois types de devoirs : les devoirs envers soi (conservation de soi), les devoirs envers autrui et les devoirs envers Dieu. Le devoir est une obligation à l’égard de ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.

 

-         L’impératif catégorique : Pour Kant, le devoir est un impératif catégorique. C’est un impératif en tant qu’il se présente comme un commandement, une obligation. Cet impératif est catégorique en ce sens qu’il est inconditionné, autrement dit qu’il n’est pas soumis à des conditions sensibles, empiriques. En ce sens, il se distingue des impératifs hypothétiques qui attachent le devoir à des fins : impératif technique visant toute fin possible et relevant de l’habileté ou impératif pragmatique visant cette fin réelle qu’est le bonheur et relevant de la prudence. La conception kantienne s’est vu opposé de nombreuses critiques ; on lui a notamment reproché d’être une morale abstraite, désengagée des conditions effectives de réalisation du devoir et de la liberté.

 

-         La société et l’État : Pour Hobbes, c’est le contrat social qui instaure le devoir en ce sens que ceux qui ont accepté ce contrat ne peuvent s’en dégager (le devoir à l’état de nature ne se définissait que comme l’envers de la liberté, c’est-à-dire comme l’obligation née de la rencontre d’un obstacle). Rousseau distingue les devoirs relevant de l’obligation et les devoirs relevant de la volonté. Les premiers sont exigibles des individus, les seconds ne le sont pas. Hegel montre que seule l’inscription du devoir dans les institutions, dans une communauté éthique, permet de se dégager de la morale subjective et abstraite pour ouvrir sur une liberté objective. Durkheim affirme quant à lui que c’est la société, en tant qu’instance transcendante par rapport à l’individu, qui est l’unique source des devoirs. Les fins morales que nous poursuivons nous ont été inculquées par la société.

 

-         Le critère de l’utilité : Pour Hume, les devoirs sont des conventions adoptées par les hommes en raison de leur utilité (le respect de la propriété d’autrui permettant par exemple à chacun de jouir de ses biens sans inquiétude). Pour Bentham et Mill, les seules actions obligatoires sont les actions qui provoquent un accroissement du bonheur. Ce ne sont que d’après les conséquences des actions ou des règles d’action que l’on peut juger de leur statut de devoir.

Indications bibliographiques

 

Aristote, Éthique à Nicomaque ; Cicéron, Des devoirs ; Durkheim, L’éducation morale ; Hegel, Principes de la philosophie du droit ; Hume, Traité de la nature humaine ; Kant, Critique de la raison pratique, Fondements de la métaphysique des mœurs ; Nietzsche, L’antéchrist ; Pufendorf, Des devoirs de l’homme et du citoyen ; Rousseau, Du contrat social ; Schopenhauer, Fondement de la morale ; Thomas d’Aquin, Somme théologique ; Wolff, Principes du droit de la nature et des gens.