Le commentaire philosophique

Dossier méthodologique sur le commentaire de texte :

 

 

 

Expliquer un texte signifie notamment rendre explicite ce qui n’est qu’implicite. Ainsi, pour comprendre et faire comprendre l’intérêt du texte étudié, il faut expliquer en quoi celui-ci invite à dépasser un préjugé. C’est ce que l’on peut appeler le « para-doxe » du texte, c’est-à-dire que tout texte s’oppose à une « doxa » (une opinion)

 

 

 

1.     Trouver ce à quoi le texte s’oppose :

 

 

Le préjugé que le texte dénonce peut être de formes très diverses. Ce peut-être :

 

  • -une opinion commune (introduite par des formules du type : « les hommes croient que… », « on pense en général que… ») ;

 

  • la thèse d’un autre philosophe (« Descartes dit que… ») ;

 

  • une supposition logique, de bon sens etc.

 

Il faut donc être à l’affût des phrases du texte qui indiquent à quoi il s’oppose, ou qui indiquent la nature paradoxale de ce qu’il affirme. Certains textes disent d’ailleurs explicitement : « Le paradoxe, c’est que.. » ou : « Le problème est que… » ; certains textes utilisent aussi des formules volontairement provocantes qui ont l’air de contradictions dans les termes, ou de contre-évidences. C’est cela qu’il faut chercher. C’est parfois très clair, parfois très tenu, mais si ténu que ce soit, votre explication ne prendre sens que si elle parvient à donner son relief au texte en l’opposant à quelque chose. Sinon « votre explication » se bornera  à répéter ce que le texte dit déjà, c’est-à-dire à faire de la paraphrase.

 

La bonne explication évite à la fois le hors-sujet (parler d’autre chose que le texte) et la paraphrase (répéter le texte)

 

2.     Analyser le texte :

 

 

Après avoir expliqué le propos général du texte et indiqué la forme de son développement, il faut rentrer dans l’analyse de détail « l’explication linéaire ». C’est un travail de commentateur. A la limite, ce travail consisterait à recopier chaque phrase, chaque proposition du texte, et à la faire suivre de son explication. Sans aller jusqu’à dire qu’il faut recopier tout le texte petit bout par petit bout, il faut du moins recopier les mots, les passages, les phrases qui vous paraissent les plus importants, et en proposer à chaque fois une analyse.

Votre développement est donc construit comme une alternance citation/ explication, en s’efforçant d’enchaîner vos analyses les unes aux autres.

 

 

 

 

N’oubliez pas que, à ce stade :

 

Vous êtes l’avocat du texte. Votre but est de montrer l’intérêt du texte et de justifier ses arguments, pour bien les faire comprendre au lecteur.

 

Les différents aspects de l’analyse d’un texte :

 

Le travail d’analyse peut-être de nature très variée. Voici les cas les plus fréquents :

 

·         Expliquer le caractère paradoxal d’une thèse ou d’une de ses variantes.

 

·         Expliquer le sens d’une expression en le distinguant d’autres expressions qui auraient été possibles dans ce contexte et que l’auteur a choisi de ne pas utiliser.

 

·         Définir un concept utilisé en passant.

 

·         Réciproquement, nommer explicitement un concept dont l’auteur utilise la définition sans le nommer.

 

·         Illustrer d’un exemple concret une thèse général.

 

·         Réciproquement, déduire la thèse visée par l’auteur à partir de la situation concrète qu’il décrit.

 

·         Identifier un autre auteur ou une thèse philosophique implicitement mentionnés par l’auteur.

 

·         Illustrer le propos de l’auteur par référence à un autre auteur.

 

·         Expliciter un sous-entendu de l’auteur.

 

·         Expliciter une métaphore sous-jacente à une analyse.

 

·         Qualifier le ton du texte

 

·         Expliquer une connotation

 

·         Il est permis aussi de faire part de ses difficultés à comprendre une expression, en essayant d’approfondir les raisons de cette difficulté.

 

Il y a ainsi toute une gamme, qui va des analyses les plus conceptuelles à des remarques d’ordre plus « littéraire ». Tout est permis, à condition d’éviter les remarques gratuites qui tombent « comme un cheveu sur la soupe ».

 

 

 

 

 

3.     Discuter le texte :

 

Discuter le texte est une manière de montrer que vous en avez bien compris les enjeux, et vous êtes capable de voir ses limites La discussion est donc le prolongement naturel de l’explication.

La discussion peut faire l’objet d’une partie à part. Il est aussi possible de l’intégrer directement aux analyses, notamment lorsqu’elle porte sur des points particuliers plutôt que sur la générale du texte.

 

Gardez bien en mémoire :

 

Ce n’est pas « l’auteur tout entier que vous discutez, mais le texte. Exercez votre esprit critique mais restez humble.

 

Rien n’est plus désastreux, après une explication de qualité moyenne, qu’une critique qui se veut féroce et qui ne fait que renforcer le sentiment que vous n’avez pas compris le texte.

 

Le principe générale de l’explication est le suivant :

 

La discussion repose sur une problématisation du texte

 

Cela consiste à repérer dans le texte une tension interne, éventuellement une contradiction, qu’il fallait dans un premier temps laisser de côté, pour justifier le propos du texte. A ce stade, il est temps de problématiser le texte, et non pas seulement d’étudier la problématique qu’il propose lui-même.

 

Vous pouvez discuter le texte :

 

·         A partir de simples arguments logiques, parce que vous y voyez une contradiction.

 

·         En y apportant des éléments nouveaux, parce que vous y voyez des lacunes ou des oublis.

 

·         En montrant qu’il partage des présupposés communs avec ce qu’il croit critiquer (comme pour une 3e partie de dissertation).

 

·         En vous appuyant sur les thèses d’un autre auteur (ou plusieurs, mais attention à ne pas tomber dans le grand déballage de toute l’histoire de la philosophie).

 

 

4.      La place de la discussion dans l’explication de texte :

 

 

Il faut distinguer la problématique du texte (voulue par l’auteur) et la problématisation que vous lui faites subir dans la discussion.

 

On peut ainsi distingues trois niveaux d’argumentation :

 

1.      La « doxa » critiquée par l’auteur (opinion commune, thèse d’un autre philosophe…)

 

2.      La thèse « para-doxale » de l’auteur (celle qui est énoncée par le texte)

 

3.      Votre critique du texte (énoncée dans la discussion)

 

La discussion est comme « une synthèse » ou une troisième partie de dissertation par rapport à la « thèse » et à « l’antithèse » dont l’opposition constitue le problème du texte.

 

Remarque : Vous avez donc la possibilité, si cela vous paraît plus commode, de construire votre explication de texte, sous la forme d’un commentaire composé, en consacrant chaque partie à un niveau d’analyse plutôt que de suivre l’ordre du texte.

 

L’erreur à ne pas faire :

 

D’après ce qui précède vous comprenez aussi notre mise en garde : la discussion ne doit pas consister à revenir en arrière, vers la « doxa » qui était critiquée par l’auteur. L’auteur critique l’opinion commune, développe des arguments pour l’expliquer, vous donner l’impression que vous le comprenez, et Patatra ! dans la discussion vous répétez lourdement la thèse que l’auteur critiquait ! Vous revenez donc en arrière dans l’ordre de l’argumentation et vous révélez que vous n’avez pas du tout compris l’enjeu du texte.

 

Exemple avec ce texte de Kant :

 

« De façon générale, nul ne peut se nommer philosophe s'il ne peut philosopher. Mais on n'apprend à philosopher que par l'exercice et par l'usage qu'on fait soi-même de sa propre raison.Comment la philosophie se pourrait-elle, même à proprement parler, apprendre ? En philosophie, chaque penseur bâtit son oeuvre pour ainsi dire sur les ruines d'une autre ; mais jamais aucune n'est parvenue à devenir inébranlable en toutes ses parties. De là vient qu'on ne peut apprendre à fond la philosophie, puisqu'elle n'existe pas encore. Mais à supposer même qu'il en existât une effectivement, nul de ceux qui l'apprendraient ne pourrait se dire philosophe, car la connaissance qu'il en aurait demeurerait subjectivement historique.  Il en va autrement en mathématiques. Cette science peut, dans une certaine mesure, être apprise ; car ici, les preuves sont tellement évidentes que chacun peut en être convaincu ; et en outre, en raison de son évidence, elle peut-être retenue comme une doctrine certaine et stable. »

 

Emmanuel Kant, Logique (1800)

 

C’est comme si par exemple, voulant « discuter ce texte de Kant, vous disiez : « je ne comprends pas pourquoi Kant dit que l’on ne peut pas apprendre la philosophie, puisqu’on l’apprend au lycée et que Kant lui même se prétend philosophe ; il se contredit donc lui- même ». C’est vrai, mais cette contradiction est voulue par Kant : elle constitue le paradoxe du texte : c’est par elle qu’il nous fait comprendre que « la philosophie » n’est pas une discipline scolaire comme une autre. Et dans votre explication, vous avez dû expliquer pourquoi.

 

Faites donc attention lorsque vous cherchez un axe de discussion avec le texte : cherchant à critique le texte, vous en niez la thèse ; mais comme celle-ci est déjà « l’antithèse » de l’opinion commune, vous revenez en arrière au lieu d’avancer.

 

Vous avez le droit d’essayer de justifier la « doxa » malgré tout : mais à condition de fonder votre justification sur une critique des arguments de l’auteur donc en apportant de nouveaux arguments, et pas en répétant ceux que l’auteur critiquait.

 

Mieux vaut ne pas faire de discussion plutôt que de revenir à la « doxa » critiquée par l’auteur.

 

 

5.   L’introduction de l’explication de texte :

 

L’introduction a pour fonction de présenter le paradoxe du texte.

 

On l’a vu, tout texte est paradoxal. « Para-doxal », c’est à dire qu’il s’oppose à une opinion commune, à un préjugé (ou éventuellement à la thèse d’un autre philosophe). Quel est ce préjugé et pourquoi l’auteur le dénonce t-il, quel problème y voit-il ? Voilà ce qu’il exposer dès le début de votre explication, pour permettre tout simplement à votre lecteur de savoir de quoi l’on parle et quel est le problème philosophique traité. 

 

 

Le mouvement global d’un introduction :

 

1.      Une phrase générale exprimant la « doxa », l’opinion commune qui est dénoncée par l’auteur. C’est l’énonçant que vous poser le fond sur lequel le texte étudié va prendre sont relief et son sens.

 

2.      Une phrase d’introduction au texte : par exemple, quelque chose comme : « Le texte de (…) est donc paradoxal puisqu’il nous invite à dépasser ce préjugé… » (C’est une formulation parmi d’autres. Ce qui compte c’est de faire ressortir l’opposition du texte au préjugé énoncé d’abord).

 

3.      Une phrase justifiant brièvement la thèse du texte, ou soulignant la nécessité d’examiner de plus près le problème ainsi posé. (Pour éviter que votre lecteur ait l’impression que vous trouvez juste le texte paradoxal, voire absurde)

 

4.      L’annonce du plan de l’explication ; une phrase pour présenter chaque partie du texte.

 

      Par exemple :

 

·         « Nous analyserons d’abord le premier temps du texte » : identification de ce premier temps, son statut formel (thèse, exemple, question…) et son contenu.

 

·         « Dans un second temps… » : identification de ce second temps, statut formel et contenu.                                                                                                                                             Etc. (selon le nombre de parties selon lequel vous décomposez le mouvement du texte)

 

·         Discussion : annonce du problème que vous pourrez traiter en discussion.

 

 

Exemple d’application :

 

Voici une introduction possible pour l’explication du texte de Kant que nous avons vu plus haut :

 

« La philosophie est une discipline scolaire et universitaire qui s’enseigne et qui s’apprend. Aussi ce texte de Kant a t-il quelque chose de très paradoxal lorsqu’il annonce que « la philosophie ne peut s’apprendre » ; d’autant plus qu’il justifie cette thèse en disant que « la philosophie n’existe pas encore ».

 

Comment comprendre cette affirmation, sous la plume de quelqu’un qui est pourtant lui-même considéré comme un grand philosophe ? C’est qu’il ne s’agit pas là d’une critique de la philosophie, mais plutôt d’une réflexion sur la spécificité du discours philosophique, dont Kant explique qu’il est d’abord une pratique et non un savoir constitué. On analysera donc le texte en suivant chacun de ses moments.

 

On verra dans un premier temps comment Kant pose le problème de ce que signifie « être philosophie », et comment il justifie que l’on ne puisse pas apprendre la philosophie. Cette justification se fait elle-même en deux temps : par l’affirmation que la philosophie n’a pas encore réussi à se constituer comme un système définitif d’une part ; par l’idée que même si elle y parvenait, « apprendre » ce système ne suffirait  pas à la rendre philosophe, d’autre part.

 

Dans un second temps, on examinera la distinction que fait Kant entre la philosophie et les mathématiques, et comment il justifie que ces dernières puissent, elles, faire l’objet d’un apprentissage.

 

On se demandera toutefois, dans un troisième temps de notre analyse, si cette distinction proposée par Kant est complètement légitime, et si elle ne repose pas sur une conception classique des mathématiques, reposant sur la notion d’évidence, et méconnaissant leur nature hypothético-déductive- ce qui modifie la manière dont on peut concevoir la différence entre philosophie et mathématique. »

 

 

      6.     La Conclusion du commentaire de texte :

 

La conclusion a pour fonction de formuler le résultat de votre réflexion, et de l’ouvrir sur un nouveau problème possible.

 

Rédiger une conclusion doit moins être une exigence formelle qu’une suite naturelle de votre réflexion visant à faire comprendre à votre lecteur que vous considérez qu’elle a atteint sa limite. Il ne s’agit donc pas  de faire un fastidieux bilan-résumé de tout ce qui précède, mais de rappeler le strict nécessaire pour faire apparaître cette « limite ». Vous faites comprendre à votre lecteur que vous pourriez pousser encore plus loin la réflexion, mais que cela vous entraînerait à sortir du sujet du départ. La conclusion peut donc parfois se limiter à quelques phrases qui terminent la discussion.

 

La conclusion vient à la suite de la discussion. C’est le moment ou, après avoir éventuellement critiqué le texte, vous refaites la part des choses, pou rappeler ses mérites et montrer que votre propre critique à ses limites elle aussi.

DIX POINTS DE DERNIERE MINUTE :

 

Le travail préparatoire

 

1. Lire et relire : ne pas s’étonner de ne pas le comprendre immédiatement. Les textes philosophiques sont des textes denses, ou chaque mot compte. Ils nécessitent une lecture très attentive. Considérer chaque mot, chaque expression comme un piège à désamorcer.

 

2. Chercher à identifier les moments du texte. Essayer de résumer chacun d’entre eux par une phrase

 

3. Chercher le paradoxe du texte, c’est à dire sa thèse : repérer la ou les « formules chocs » qui ressortent de la lecture, ET essayer de comprendre en quoi cette formule recouvre un paradoxe, une idée inattendue/ surprenante/ choquante/ scandaleuse… Cela revient à vous demander CONTRE quoi le texte est écrit : qui met-il en accusation, quel préjugé combat-il, quel problème pose t-il ?

 

4. Identifier les concepts mis en jeu par le texte (l’art, la liberté, l’Etat ?…) et essayer d’expliciter les définitions que l’auteur leur donne.

 

         La rédaction de l’explication de texte

 

5. Introduction : expliquer en quoi le texte est paradoxal et indiquer son plan en proposant un résumé en une phrase de chacune de ses parties.

 

6. Développement : consacrer une partie de développement à chacune des parties du textes. Ne pas oublier que c’est du texte que vous devez parler :

 

NE PAS BRODER vaguement autour du thème général du texte. NE PAS RECITER ce que vous savez sur l’auteur- mais faire une analyse précise de ses expressions et de ses concepts. Quand le texte donne un exemple concret, expliquer la thèse générale que cet exemple est censé justifier. Réciproquement, quand le texte énonce une thèse générale, essayer d’illustrer celle-ci par un ou des exemples concrets. Gardez bien en tête l’indication officielle : « La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est par requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question »

 

7. Discussion : rester humble face à l’auteur. Vous avez parfaitement le droit de critiquer le texte, mais ne dites jamais que l’auteur « a tort » ; qu’il « se trompe  comme si vous aviez tout compris mieux que lui : ce n’est pas « l’auteur » que vous discutez, mais seulement le texte bref que vous avez sous les yeux. Parlez donc plutôt des « limites du textes », de ses « présupposés implicites » ou des « contre-exemples » que vous pouvez trouver à sa thèse.

 

8. Dans la discussion, ATTENTION à ne pas retomber dans le préjugé naïf  qui était justement critiqué par l’auteur. Vous montreriez alors que vous n’avez rien compris à sa critique ! Mieux vaut ne pas faire de la discussion du tout  que de tomber dans ce travers.

 

9. Conclusion : tâcher de trouver un nouveau problème qui mènerait votre discussion encore plus loin.

10. Relisez-vous avec attention. N’oublier pas que l’orthographe et la correction de la langue sont fondamentaux pour que le correcteur puisse concentrer son attention sur vos analyses.