5 conceptions différentes de l'être humain

Dossier méthodologique

 

Démarche :

 

L’exposé des cinq anthropologies philosophiques qui suivent suit un canevas précis qui comporte cinq moments consécutifs. Chaque anthropologie est d’abord introduite par une mise en situation inspirée d’un problème concret vécu par de jeunes adultes. Cette étape fait ressortir la pertinence d’une réflexion plus approfondie sur l’être humain. Elle permet de constater que certaines situations vécues mettent en cause des conceptions de l’être humain issues de la tradition philosophique ou religieuse, des sciences biologiques ou des sciences humaines, et que ces conceptions doivent être analysées.

Des questions sur le texte (auxquelles il faut essayer dans un premier temps de répondre par soi-même) sont suivies de remarques critiques qui visent à indiquer les limites de chaque conception sur les plans théorique et pratique et à mettre en relief certains aspects problématiques qui appellent une recherche ultérieure et une ouverture aux autres conceptions . La formulation de ces critiques se veut une invitation à poursuivre la réflexion dans un esprit constructif, en reconnaissant l’apport de chaque conception à la compréhension de l’être humain.

Enfin, une démarche d’ouverture à la pratique vient conclure chaque analyse anthropologique. La problématique concrète lancée dans la mise en situation est alors reprise et présentée dans ses dimensions principales. L’exercice vise un double objectif : d’une part, montrer la pertinence d’une réflexion d’ordre théorique sur l’être humain pour la résolution de problèmes pratiques ; d’autre part, inviter l’élève à formuler sa position personnelle et à exercer son jugement critique sur la conception étudiée, et ce à partir d’une situation vécue qui lui est plus immédiatement accessible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

i.              la conception rationaliste de l’être humain

 

  1. mise en situation : savoir penser… ou savoir quoi penser

 

Gilles vient de terminer ses études, mais ça lui est bien égal. Son CAP, il l’a obtenu de justesse. Même si ses professeurs lui ont maintes fois répété qu’il avait ce qu’il fallait pour réussir, il n’est pas parvenu à croire en ses capacités. Se sentant peu appuyé par sa famille, il a abandonné l’idée d’entreprendre un BEP. Il sait que cette décision va l’isoler progressivement de son groupe d’amis, mais il n’arrive pas à faire un choix de carrière et envisage l’avenir de façon plutôt pessimiste.

 

Il quitte bientôt la maison familiale pour tenter sa chance à Paris. Seul et sans argent, il flâne dans les couloirs du métro et dans les parcs, où il rencontre périodiquement un groupe de marginaux auquel il s’intègre progressivement. Invité par le groupe à une soirée, Gilles décide de se raser les cheveux et de porter le costume distinctif de la bande : jeans, bretelles et bottes Doc Martens. Il devient skinhead.

 

Gilles n’adopte pas seulement le costume du groupe ; il accepte aussi d’emblée ses idées. Les skinheads sont racistes : ils militent en faveur de la suprématie de la « race blanche ». Ils considèrent les immigrants noirs, juifs ou arabes comme inférieurs et les tiennent pour responsables de tous les problèmes sociaux, notamment la criminalité et le chômage. De plus, ils préconisent la répression de l’homosexualité qui, selon eux, pervertit les rapports traditionnels entre hommes et femmes et menace l’intégrité des valeurs masculines. « Il faudrait donner un Etat aux homosexuels et l’entourer de barbelés, dit l’un d’entre eux. Comme ils ne peuvent se reproduire, dans cent ans ils seraient disparus. »

 

L’ordre et la discipline qu’ils préconisent pour toute la société, ils entendent les faire respecter autour d’eux, quitte à utiliser la violence, notamment contre des bandes rivales issues de minorités ethniques. Ils s’en prennent souvent à des individus isolés, qu’ils battent durement et qu’ils blessent parfois grièvement. Gilles participe régulièrement à ces agressions sans se poser trop de questions, trop heureux d’avoir trouvé un groupe d’appartenance dont les liens sont très étroits. Il sait désormais quoi penser. La force du groupe lui permet de promouvoir ses idées et d’agir en conséquence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. questions sur le texte

Avant de lire les propositions de réponses aux questions, essayez d’y répondre le plus sincèrement possible par vous-même et écrivez ce qui vous vient à l’esprit.

 

 

1° Quelle est votre réaction spontanée à l’égard du comportement de Gilles ?

 

2° Les affirmations suivantes caractérisent l’attitude ou les idées de Gilles.

a)      avec lesquelles êtes-vous d’accord ?

b)      avec lesquelles êtes-vous en désaccord ?

• Tout le monde a besoin d’un groupe d’appartenance.

• Les rôles sexuels traditionnels doivent être maintenus.

• La race blanche est supérieure aux autres races.

• Il faut maintenir l’ordre dans la société.

• Le chômage et la criminalité sont dus aux immigrants.

• Il est normal d’utiliser la violence pour défendre ses idées.

• Chacun a le droit d’exprimer ses opinions.

 

c)      3° Diriez-vous que toutes ces affirmations sont d’égale valeur ? Certaines vous paraissent-elles mieux fondées que d’autres ?

 

 

  1. pistes de réflexion

 

De toute évidence, Gilles a adopté une attitude raciste et sexiste. Il manifeste une prédisposition à agir d’une certaine manière à l’égard des minorités ethniques, des femmes ou des homosexuels. Les psychologues identifient trois composantes de l’attitude :

1)      Une composante cognitive : la prédisposition se manifeste envers un objet spécifique (les Noirs, les homosexuels) et lui attribue des caractéristiques données (paresse, délinquance, perversion).

2)      Une composante affective : des réactions de dégoût, de rejet, de mépris, d’agressivité envers l’objet.

3)      Une composante comportementale : un certain type de comportement en présence de l’objet (violence verbale ou physique).

 

On peut analyser l’attitude de Gilles en fonction de ces trois composantes. Il éprouve des sentiments hostiles envers les minorités ethniques ou homosexuelles : c’est la composante affective. Il traduit ses sentiments dans des gestes violents : c’est la composante comportementale. Il fait la promotion d’une certaine idée de l’être humain : c’est la composante cognitive. En effet, les slogans racistes qu’il propage à propos de la supériorité de la race blanche de même que les stéréotypes sexuels qu’il défend renvoient à une conception des rapports entre groupes ethniques et entre hommes et femmes dans laquelle domine l’idée de hiérarchie. Certaines classes d’êtres humains sont tenues pour supérieures aux autres ; elles sont donc « naturellement » dominantes, parce qu’elles sont douées de capacités physiques ou intellectuelles « supérieures ». Dans cette perspective, il est « normal » que les mâles de race blanche imposent leur manière de concevoir l’ordre social et les relations humaines, quitte à utiliser la violence pour maintenir l’ordre ou rétablir la hiérarchie « naturelle » entre humains.

 

Gilles n’est pas préoccupé par la justification de ses thèses racistes et sexistes. Par exemple, la question de savoir si l’existence d’une hiérarchie naturelle entre classes d’humains peut être démontrée ne l’intéresse pas. Les mots d’ordre qu’il présente comme « ses » idées, il les a appris auprès de ses amis skinheads. Eux-mêmes ont glané leurs slogans, sans trop se poser de questions, dans la propagande néo-nazie qui circule plus ou moins clandestinement. Gilles ne doute de rien, il ne s’interroge pas sur le bien-fondé de « ses » idées. Il ne remet pas en question l’idée de l’être humain qu’il propage. Il sait quoi penser.

 

On peut ainsi affirmer que l’idée que Gilles se fait de l’être humain se situe au niveau de l’opinion. On utilise le terme « opinion » pour désigner une croyance subjective. L’opinion est le résultat d’une attitude passive du sujet : elle se forme généralement sous l’influence de l’entourage, du milieu social et culturel. On dit de l’opinion qu’elle est un préjugé ; elle « déjà jugée », elle est acceptée sans remise en question, sans examen critique L’opinion peut être appréciée très positivement par ceux qui la partagent ; à leurs yeux, elle peut même avoir valeur de connaissance vraie. Toutefois, ils n’entreprennent aucune réflexion fi pour en démontrer la valeur. On note d’ailleurs que la résistance  à la critique d’une opinion est d’autant plus forte que le sujet a fait de cette opinion un fondement de sa vie de tous les jours.

 

L’attitude de Gilles est à l’opposé de l’attitude rationnelle, qui consiste à prendre la raison comme source et guide des prises de position et des choix de comportement. Dans l’attitude rationnelle, c’est la composante cognitive qui l’emporte sur les composantes affective et comportementale. Adopter cette attitude, c’est chercher à enraciner l’action humaine dans la connaissance, c’est viser à formuler des règles universelles pour atteindre la connaissance. Un courant de pensée philosophique, qui se confond avec les origines même de la philosophie occidentale, donne la primauté à la raison humaine : il s’agit du rationalisme.

 

  1. Problématique : le racisme

 

Dans le texte présenté ci-dessus, nous avons opposé l’attitude raciste de Gilles, qui relève de l’opinion, à l’attitude rationnelle. Nous avons souligné le fait que Gilles fonde son action sur des préjugés, puisqu’il accepte les idées racistes sans les questionner, sans les examiner de manière critique et sans tenter de les justifier. Nous sommes maintenant en mesure d’examiner de plus près le racisme à la lumière des idées rationalistes. Nous allons notamment tenter de répondre sommairement à la question suivante : le racisme en tant que tel repose-t-il sur des préjugés ou peut-il être justifié rationnellement ?

 

  1. Proposition de réponse à la problématique

 

Le terme racisme désigne une conception selon laquelle l’espèce humaine se divise en races distinctes, l’une d’elles étant considérée comme une race pure et supérieure aux autres, et devant être préservée de tout croisement. Cette supériorité naturelle ou biologique, confère à la race pure le droit de dominer, par la force si nécessaire, les autres races  sur le plan économique et politique.

 

On pourra dire de la théorie raciste qu’elle est rationnellement justifiée, si on peut démontrer le bien –fondé de chacun des trois éléments de la définition :

a)      l’espèce humaine se divise en races distinctes, dont une race pure ;

b)      la race pure est supérieure aux autres races

c)      cette supériorité de la race pure justifie la domination des autres races.

 

Examinons brièvement la question dans la perspective rationaliste.

 

a)      Il faut d’abord constituer un savoir sur la question. La plupart des études scientifiques récentes concordent : les races humaines pures n’existent pas. D’abord, les groupes humains actuels résultent de l’évolution complexe et constante de l’espèce humaine ; les études historiques montrent que les groupes humains sont le résultat de métissages et qu’aucun ne peut être qualifié de pur. En second lieu, les connaissances génétiques ont réduit à peu de chose la signification biologique du concept de race :

 

 

 

« A la lumière de la génétique moderne, le concept de race est fondé sur la variabilité de quelques gènes parmi les dizaines de milliers que comptent les chromosomes de l’homme.(…) Une classification fondée sur un aussi petit nombre de gènes ne saurait avoir une portée générale. Que penser, en effet, d’une différence certes objective, mais qui trouve son origine dans la variation d’une fraction infime de l’immense fonds génétique de l’humanité ? Pour l’ethnologie moderne, le concept biologique de race n’est pas utilisable. (Daniel de Coppet, « Race », dans Encyclopaedia Universalis, Corpus 19, Paris, 1989).

 

Bref, derrière l’usage du concept de race, il ya souvent omission de la complexité biologique de l’interpénétration des groupes ethniques ou nationaux. Les races pures n’existant pas, la théorie raciste s’écroule, et la domination d’une race ne peut plus se justifier.

 

b)      Il faut ensuite s’interroger sur la conception de l’être humain sous-jacente au racisme, c’est-à-dire soumettre à la critique la thèse selon laquelle certains groupes humains sont supérieurs à d’autres. En quel sens peut-on parler de supériorité ? Nous avons vu que ce ne saurait être au sens biologique. Serait-ce alors sur le plan de la culture, du développement économique, de l’organisation sociale, des institutions politiques, de la production artistique, des croyances religieuses, des performances sportives ? Mais, pour le rationaliste, il est clair que ces différences ne touchent pas à l’essence même de l’être humain, et que tous les humains sont égaux par nature en tant qu’êtres rationnels.

 

c)      Il faut enfin critiquer le projet de société proposé par l’idéologie raciste : en quoi les différences socioculturelles justifieraient-elles la domination d’un groupe par un autre de même que l’utilisation de la force et de la violence ? L’argument invoqué par les racistes tient à la menace et de la violence ? L’argument invoqué par les racistes tient à la menace que représenteraient les races dites « inférieures » pour l’ordre établi ou la sécurité de la communauté. Cet argument, pratiquement impossible à démontrer en général, révèle les mobiles qui animent ceux qui le défendent. Ces mobiles sont la peur devant la différence de l’étranger, de même que la volonté de préserver des avantages ou des privilèges socioéconomiques acquis. Or, dira le rationaliste, la peur et l’intérêt doivent être dépassés, parce qu’ils produisent des conflits destructeurs pour la communauté. Le contrat social doit au contraire être établi sur la base de l’égalité des droits et des chances de tous les citoyens.

 

Il est donc clair, pour un rationaliste, que le racisme est un obstacle à l’avènement d’une communauté véritable.

 

 

ii.  la conception chrétienne de l’être humain

 

a. mise en situation : donner la vie

 

Jean-Luc et Nadine, étudiants en première année de DEUG, sont très amoureux. Ils ont plusieurs intérêts communs ; ils partagent la plupart de leurs loisirs et planifient ensemble leur avenir. Ils ont l’intention de se marier religieusement, car ils sont croyants, de religion catholique.

 

Ils souhaitent toutefois attendre quelques années avant d’avoir un premier enfant, le temps de poursuivre leurs études et de trouver un emploi stable et prometteur. Mais voilà, malgré les précautions qu’ils prennent, Nadine devient un jour enceinte.

 

Le jeune couple fait donc face au dilemme suivant : mener à terme la grossesse ou l’interrompre par un avortement ?

 

La décision n’est pas facile à prendre. La sécurité financière du couple est loin d’être assurée, d’autant plus que Nadine et Jean-Luc projetaient de poursuivre leurs études à l’université. La venue d’un enfant impliquerait vraisemblablement l’abandon ou la suspension des études pour la recherche d’un emploi ; en fait, cette grossesse arrive au plus mauvais moment.

 

Par contre, ils ont la conviction qu’ils n’ont pas le droit d’intervenir dans le développement naturel de la vie humaine, qu’ils conçoivent comme un processus continu dès le moment de la conception. Ils pensent aussi que le fœtus doit être respecté comme une personne humaine à part entière et que sa valeur est d’autant plus grande qu’il est le fruit de l’amour et l’œuvre de Dieu. En acceptant cet enfant au moment et dans les circonstances où Dieu l’a voulu, ils ont la conviction de contribuer à la réalisation de son œuvre. Ils décident donc de s’en remettre à la volonté de Dieu : ils ont confiance dans la providence divine et envisagent l’avenir avec sérénité. Jean-Luc et Nadine choisissent de donner naissance à ce premier enfant et de se marier pour constituer au plus tôt un milieu familial stable et serein, quitte à modifier leurs projets d’avenir.

 

b. questions sur le texte

Avant de lire les propositions de réponses aux questions, essayez d’y répondre le plus sincèrement possible par vous-même et écrivez ce qui vous vient à l’esprit.

 

1° Quelle est votre réaction spontanée à la décision de Nadine et Jean-Luc ? Dans les mêmes circonstances, auriez-vous pris la même décision ?

 

2° Parmi les convictions formulées ci-dessous, lesquelles partagez-vous avec Jean-Luc et Nadine ?

• Il ne faut pas intervenir dans le développement naturel de la vie humaine.

• Le fœtus doit être respecté comme une personne à part entière.

• La vie humaine est l’œuvre de Dieu.

• Il faut avoir confiance dans la providence divine.

 

3° Explicitez les raisons de votre accord ou de votre désaccord avec les affirmations précédentes .

c.  pistes de réflexion

 

Jean-Luc et Nadine ont une manière bien particulière d’envisager le dilemme créé par la grossesse imprévue. Bien sûr, ils ont évalué objectivement leur situation concrète (projets d’étude et moyens financiers) en regard des besoins que ferait naître la venue d’un enfant et ont constaté que les conditions n’y étaient pas immédiatement favorables. Mais cette réflexion n’a pas été le facteur déterminant de leur décision, qu’ils ont prise essentiellement sur la base de leurs convictions religieuses. C’est la religion qui a guidé leur choix, comme elle détermine d’une façon générale l’orientation qu’ils donnent à leur vie.

Pour bien comprendre leur attitude, il faut brièvement définir le terme religion. Par son étymologie latine (religare, qui signifie relier), le mot religion désigne une relation, celle de l’être humain avec le domaine du sacré. Etre religieux, au sens primordial, c’est croire qu’il existe un ordre de réalité qui transcende l’univers physique, une dimension non matérielle qui rend compte de la réalité matérielle et lui donne son sens véritable. La plupart des grandes religions définissent le domaine du sacré à l’aide de croyances fondamentales, dont les suivantes :

 

la reconnaissance d’une divinité, d’un être suprême qui est responsable de l’existence du monde matériel et spirituel ;

• la manifestation de l’être suprême dans le monde, sous forme de signes ou de messages consignés dans des textes sacrés ou transmis par des prophètes ;

l’existence de l’âme humaine, conçue comme un principe indestructible de vie spirituelle ;

la continuation de l’existence humaine après la mort biologique et la nécessité pour chaque croyant de s’y préparer durant sa vie « terrestre » ;

l’existence d’une relation entre les croyants et la Divinité tant sur le plan individuel que sur le plan collectif.

 

Etre religieux, c’est donc chercher dans la dimension sacrée les réponses aux grandes questions de l’existence humaine :

• Quelle est l’origine de l’univers ou, en d’autres termes, pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ?

• Quelle est l’origine de l’être humain et quel est le sens de son existence ?

• La mort est-elle le terme absolu de la vie humaine ?

• Le bonheur est-il réalisable dans ce monde de souffrances et d’injustices ?

• Y a-t-il une définition absolue du bien et du mal qui puisse guider l’action humaine ?

 

En répondant à ces questions, les religions proposent une conception de l’être humain qui donne à la dimension du sacré une signification et une portée existentielles. C’est ce qu’illustre l’exemple de Nadine et Jean-Luc : s’ils ont décidé de donner la vie dans des circonstances difficiles, c’est qu’ils ont déjà donné leur vie à Dieu.

 

 

 

 

 

 

 

 

d.  problématique : pluralisme et avortement

 

Le dilemme vécu par Jean-Luc et Nadine concernant l’avortement était déjà porteur de la question que nous voulons maintenant développer. Le jeune couple a choisi de poursuivre la grossesse, démontrant en cela un engagement ferme envers les valeurs chrétiennes fondamentales.

La question suivante se pose maintenant : quelle attitude devraient adopter Jean-Luc et Nadine dans le débat de société portant sur l’avortement ?

La morale catholique est-elle une affaire privée ou devrait-elle servir de base à une législation sur l’avortement qui obligerait tous les non-croyants et les membres des autres groupes religieux à se soumettre aux mêmes règles de comportement, sous peine de sanctions légales ?

 

e.  proposition de réponse à la problématique

 

On connaît la différence entre les sociétés intégristes, qui imposent une religion unique et les valeurs qui lui sont associées, et les sociétés pluralistes, dans lesquelles la liberté de religion, de croyance et de pensée est expressément reconnue par les chartes des droits de la personne. Vivre dans une société pluraliste implique que l’engagement religieux est une affaire privée et que l’Etat n’a pas à fonder ses lois sur des valeurs religieuses spécifiques, mais bien sur des valeurs laïques qui s’accordent avec l’intérêt de tous, sans distinction de religion. En d’autres termes, les société pluralistes font le pari de la rationalité.

Cela indique clairement les règles du jeu. Les chrétiens qui témoignent de leur engagement sur la place publique et participent aux débats sociaux doivent accepter de jouer le jeu de la discussion rationnelle, ce qui implique qu’ils doivent argumenter au moyen des éléments de la conception chrétienne de l’être humain.

Ce faisant, ils doivent accepter de faire eux aussi le pari de la rationalité, de la remise en question et de la relativisation de leurs représentations, de leurs convictions ou de leurs valeurs. Sur ce terrain, le croyant rencontrera un seuil au-delà duquel il ne pourra plus s’aventurer sans remettre sa foi en question. A ce  moment, il donnera ses convictions personnelles pour ce qu’elles sont, il devra en faire valoir la signification existentielle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

iii. la conception naturaliste de l’être humain

 

a.  mise en situation : trop jeune pour mourir ?

 

Matthieu termine sa deuxième année de fac en sciences et projette de faire carrière dans la biologie. Il vient de passer toute une batterie d’examens médicaux. Depuis quelques semaines, il se plaignait de maux de tête et de fatigue excessive ; son état fiévreux et de fréquentes douleurs abdominales indiquaient qu’il avait un problème sérieux de santé. Le diagnostic médical, totalement inattendu, provoque un choc terrible : Matthieu souffre de leucémie.

 

Après de longs moments de désarroi, le jeune homme commence à se renseigner systématiquement sur la nature de sa maladie, les traitements possibles et les chances de guérison. Cette démarche n’est pas facile à accomplir, même si la biologie lui est familière. Sur le plan émotif, il y a toute une différence entre acquérir des connaissances purement théoriques sur les cancers, et se raccrocher à ces connaissances dans l’espoir de sauver sa vie. L’image que Matthieu a de lui-même est modifiée par la maladie : il se perçoit comme un organisme malade, comme le théâtre d’une lutte entre son système immunitaire et les cellules cancéreuses de son sang. Il devient en quelque sorte le spectateur de cette lutte. Seule une intervention extérieure peut lui permettre, sinon de guérir, du moins de prolonger sa vie de quelques années. Sa vie dépend des progrès récents des connaissances en biologie et de leurs applications thérapeutiques : la chimiothérapie et peut-être une greffe de moelle osseuse.

 

Une fois remis de son choc initial, Matthieu envisage positivement les traitements difficiles qu’il doit subir pendant les vacances. Il s’inscrit du reste à l’université pour l’année suivante, tel que prévu. Au lieu de se replier sur lui-même, il s’engage davantage dans sa vie amoureuse et dans ses relations familiales et amicales, qui deviennent plus intenses. Il veut désormais vivre le plus pleinement et le plus sereinement possible.

 

Pour Matthieu, cela signifie voir les choses avec réalisme, avec lucidité. Il n’est pas croyant, et sa maladie l’a confirmé dans sa perception du monde et de la vie humaine. A ses yeux, la maladie et la mort font partie du cycle de la vie, personne n’y échappe. Le fait d’être atteint d’un cancer est probablement lié à des prédispositions génétiques dont il aurait très bien pu ne pas hériter. Il ne sert à rien de refuser la maladie, de la nier : c’est un fait incontournable avec lequel il faut vivre.

 

Matthieu considère donc qu’il n’y a rien d’autre à faire et à espérer que de tirer le meilleur parti possible des ressources actuelles de la médecine pour conserver la meilleure santé possible, le plus longtemps possible. Il voit là la seule attitude lui permettant de maintenir une bonne qualité de vie, malgré les difficultés. Les plaisirs physiques et intellectuels, et surtout les relations d’amour et d’amitié, acquièrent une intensité particulière maintenant qu’il fait face à l’éventualité d’une mort rapprochée.

 

Pour Matthieu, la mort est un phénomène purement organique, qui devient irréversible quand les fonctions du cerveau ont définitivement cessé. La cessation des fonctions cérébrales est un fait mesurable au moyen de l’électroencéphalogramme. La mort n’a pas d’autre signification que la fin de la vie biologique et de la conscience individuelle. Il est inutile de se révolter, de chercher un espoir dans un « monde meilleur » ou « plus juste », au-delà de la mort. Il faut au contraire s’engager le plus possible dans l’existence quotidienne, pour en tirer le plus possible de joies.

 

b. questions sur le texte

Avant de lire les propositions de réponses aux questions, essayez d’y répondre le plus sincèrement possible par vous-même et écrivez ce qui vous vient à l’esprit.

 

1° Quelle attitude adopteriez-vous si Matthieu était un de vos amis ?

 

2° Les affirmations suivantes caractérisent l’attitude ou les idées de Matthieu. Avec lesquelles êtes-vous d’accord ? Avec lesquelles êtes-vous en désaccord ?

 

• Je dois accepter la maladie et la mort parce qu’elles font partie intégrante du processus normal de la vie.

 

• Il ne s’agit pas de nier la maladie, mais de vivre en tenant compte des limites et des besoins de l’organisme malade.

 

• Je dois reconnaître le fait que la durée et la qualité de ma vie sont déterminées par des prédispositions génétiques.

 

• Le bonheur se trouve dans les plaisirs physiques et intellectuels ainsi que dans l’intensité des relations humaines.

 

• Il est inutile de chercher espoir dans un monde meilleur : il faut vivre la vie présente.

 

• La mort n’est rien d’autre que l’arrêt définitif des fonctions vitales. C’est un phénomène purement matériel.

 

3° Diriez-vous que toutes ces affirmations sont d’égale valeur ? Certaines vous paraissent-elles mieux fondées que d’autres ?

 

 

c.  pistes de réflexion

 

 

A première vue, l’attitude de Matthieu face à la maladie et à la mort peut étonner. Après un premier moment de désarroi, il semble à la fois résigné à l’éventualité de la mort et déterminé à vivre le plus longtemps possible. L’angoisse et la peur de mourir ne semblent pas assez grandes pour l’empêcher de jouir de la vie et, pourtant, il ne croit pas en l’au-delà. La sérénité qu’il manifeste ne procède pas de l’indifférence émotive, mais de sa manière de voir la vie, de concevoir l’être humain.

 

Si Matthieu a opté pour l’étude des sciences, c’est bien sûr en fonction d’un projet de carrière, comme tous les jeunes inscrits dans le même programme d’études. Dans son cas, l’intérêt pour la science est aussi soutenu par une conviction profonde : il pense que les sciences apportent les meilleures réponses aux questions qu’il se pose sur l’origine de l’univers et de la vie, l’évolution et l’avenir de l’espèce humaine, le fonctionnement de son propre corps, l’organisation de sa pensée et les relations humaines. Bref, il préfère se fier au savoir scientifique qu’à tout autre discours pour se connaître et pour comprendre la vie. Il manifeste ainsi une attitude que l’on peut qualifier de naturaliste ; attitude qui témoigne d’une double conviction :

• L’être humain n’est rien d’autre qu’un être naturel.

• L’être humain peut et doit être un objet d’analyse scientifique.

 

La pensée naturaliste repose sur la philosophie de la nature et de la connaissance qui se caractérise par les principes suivants :

• L’univers connaissable est composé d’objets naturels.

• Les phénomènes s’expliquent par des causes naturelles.

• La nature est l’ensemble des objets naturels.

• Une explication est de type naturaliste :

— lorsqu’elle détermine les causes naturelles des phénomènes ;

— lorsqu’elle rend possible la vérification ou la prévision.

• Les processus naturels sont soumis à une régularité qui permet de formuler des lois.

• Les explications scientifiques, parce qu’elles peuvent être infirmées par de nouvelles vérifications, sont susceptibles d’être révisées.

• La connaissance que nous avons de l’univers n’est jamais définitive.

• La position naturaliste, au sens strict, débouche sur une philosophie matérialiste et athée.

 

 

 d.  problématique : l’attitude face a la mort

 

Dans la mise en situation présentée ci-dessus, nous présentons le cas de Matthieu, un jeune homme atteint de leucémie. Face à l’éventualité de la mort, il manifeste une attitude particulière, faite de réalisme, de lucidité et de volonté de vivre ; d’où le besoin qu’il ressent de profiter pleinement de chacun des instants de sa vie.

 

La problématique de l’attitude face à la mort nous semble pertinente pour tracer la perspective de conclusion concernant l’anthropologie naturaliste. En effet, l’interrogation sur le sens de la mort ne trouve pas de réponse univoque et unanime dans le contexte des sociétés pluralistes, et les enseignements naturalistes sur cette question nous semblent de nature à bien situer le débat.

 

e.  proposition de réponse à la problématique

 

Quelques brèves citations de Lucrèce et d’Epicure suffisent à caractériser l’enseignement des philosophes naturalistes de l’Antiquité concernant la mort. Exprimant la pensée d’Epicure, Lucrèce nous rappelle d’abord que l’âme est une réalité corporelle et qu’elle est corruptible comme le corps :

 

« L’âme constitue une partie du corps et y occupe sa place fixe et déterminée ainsi que les oreilles, les yeux et tous les autres sens qui gouvernent la vie ; c’est pourquoi si la main, l’œil, le nez, une fois séparés de nous, ne peuvent éprouver de sensation ni exister par eux-mêmes, mais qu’au contraire ils se dissolvent et se corrompent en peu de temps, l’âme ne peut elle non plus exister seule sans le corps, détachée de la personne (…).

Je le répète donc : l’enveloppe corporelle une fois dissoute et le souffle vital expulsé, il faut de toute nécessité que les facultés de l’esprit s’éteignent et l’âme pareillement, car leurs causes sont liées. »

LUCRECE, De la nature, livre III.

 

Lucrèce envisage malgré tout l’hypothèse d’une survie de l’âme, pour conclure aussitôt qu’elle est sans signification pour nous. Il argumente ainsi : à partir du moment où la mort signifie l’arrêt de la conscience individuelle, ce qui pourrait hypothétiquement arriver à une âme immortelle ne nous concerne pas et ne doit pas nous affecter. Voyons les termes mêmes de l’auteur :

 

« Même si, affranchis du corps, l’esprit et l’âme conservaient le sentiment, en quoi cela nous intéresse-t-il, nous dont une union intime de l’âme et du corps réalise l’existence et constitue l’être ? Et quand bien même le temps, après notre mort, rassemblerait toute notre matière et la réorganiserait dans son ordre actuel en nous donnant une seconde fois la lumière de la vie, là encore il n’y aurait rien qui nous pût toucher, du moment que rupture se serait faite dans la chaîne de notre mémoire. Que nous importe aujourd’hui ce que nous fûmes autrefois ? que nous importe ce que le temps fera de notre substance ? »

LUCRECE, De la nature, livre III.

 

Nous retrouvons dans ces textes philosophiques anciens la conviction profonde qui anime Matthieu : la mort n’a d’autre signification que l’arrêt des fonctions vitales, elle est la disparition définitive de la personne comme entité biologique et psychologique. Il est donc tout à fait vain d’espérer survivre sous une forme spirituelle, de croire en une quelconque immortalité. Cela étant admis, il devient irrationnel de craindre la mort, puisque cette crainte est liée à l’incertitude quant au sort qui nous serait réservé dans l’au-delà. Si l’existence humaine définitivement avec la mort biologique, il n’y a plus rien à craindre de l’au-delà, ni de la mort elle-même. Epicure formule à ce propos le raisonnement suivant :

 

« Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n’est rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que nous offre la vie éphémère, parce qu’elle n’y ajoute pas une durée illimitée, mais nous ôte au contraire le désir d’immortalité. En effet, il n’y a plus d’effroi dans la vie pour celui quia réellement compris que la mort n’a rien d’effrayant. Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non parce qu’elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l’idée qu’elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l’inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n’a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu’elle n’est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus. »

EPICURE, Lettre à Ménécée.

 

L’attitude philosophique naturaliste face à la mort sera mise en veilleuse, occultée par l’hégémonie de la culture judéo-chrétienne pendant plusieurs siècles. Comme nous l’avons vu précédemment, la conception chrétienne du salut éternel se situe à l’opposé de la thèse naturaliste. La foi chrétienne dans l’immortalité de l’âme spirituelle marquera profondément les réflexions philosophiques, les attitudes et les pratiques culturelles entourant la mort. Les représentations de la mort que nous véhiculons, de même que nos rites funéraires, portent la marque de la vision chrétienne de la mort, définie comme le seuil ou l’accès à une forme d’existence correspondant à la finalité de l’être humain, à sa nature d’être doué d’une âme spirituelle.

 

Bien que la croyance en la vie éternelle soit une source d’espérance pour les chrétiens, il ne suffit pas d’y adhérer pour envisager la mort avec sérénité. La perception de sa propre mort demeure une source d’angoisse, ce sentiment étant étroitement lié à la crainte de la souffrance au moment de l’agonie et à l’incertitude quant au bonheur éternel. C’est pourquoi l’accompagnement du mourant par les proches et la traduction de l’espérance dans des représentations symboliques et des rites funéraires revêt autant d’importance que la foi individuelle en la survie de l’âme.

 

Or l’évolution des valeurs sociales et les progrès des techniques biomédicales ont profondément modifié les pratiques entourant la mort : on meurt aujourd’hui à l’hôpital, souvent après avoir vu sa vie prolongée le plus longtemps possible dans des conditions supportables grâce aux traitements médicaux de pointe, aux techniques de réanimation et de soutien artificiel des fonctions vitales et aux méthodes de soulagement de la douleur. On meurt entouré de professionnels de la santé et de quelques proches, et les rituels funéraires visent moins le renforcement de la signification symbolique de la mort que l’accompagnement des survivants qui doivent faire leur deuil.

 

Les connaissances scientifiques récentes, notamment la nouvelle définition biomédicale de la mort, contribuent à accentuer ces changements culturels. Ainsi, les critères de détermination de la mort ont-ils été modifiés : traditionnellement, le constat de décès reposait sur l’arrêt des fonctions cardiorespiratoires, suivi de signes cliniques comme la chute de la température corporelle et la rigidité cadavérique. On déclarait la personne décédée quand elle avait « rendu son dernier soupir », quand son cœur avait cessé de battre ou quand son souffle ne laissait plus de trace humide sur un miroir. Cette perception plusieurs fois millénaire est aujourd’hui périmée : on sait désormais que la mort ne survient pas immédiatement après l’arrêt des fonctions cardiorespiratoires, mais quelques minutes plus tard, quand les fonctions cérébrales s’éteignent, par suite du défaut d’irrigation sanguine du cerveau. En d’autres termes, l’arrêt cardiorespiratoire ne provoque pas instantanément la mort : le signe ultime de la détérioration irréversible de l’organisme est la mort cérébrale. Bref, nous mourons tous de mort cérébrale.

 

On pourrait s’attendre à ce que le développement des connaissances biomédicales sur la dégénérescence et l’arrêt définitif des fonctions vitales vienne renforcer l’attitude naturaliste face à la mort. Ainsi, on pourrait penser que la mesure exacte de la cessation des activités cérébrales qui sont à la base de la conscience vienne actualiser l’idée épicurienne de la mort comme terme absolu de l’existence et de la conscience. On pourrait croire que l’attitude du jeune Matthieu face à la leucémie devienne le lot d’une majorité de personnes dans un contexte culturel imprégné par la science.

 

Or il semble que les explications religieuses et mystiques les plus diverses conservent leurs adeptes, qui croient tantôt à la réincarnation, tantôt à la communication médiumnique avec les morts ou encore aux voyages astraux. Une grande confusion de vocabulaire continue de régner autour de la définition de la mort, comme en témoignent les écrits sur les phénomènes psychiques vécus par certaines personnes ayant subi une réanimation cardiorespiratoire : on y parle allègrement de personnes qui « ont vécu avec les morts », qui « sont revenues de l’au-delà », qui ont »quitté temporairement leur corps », qu ont « vu la lumière divine », et même, qui « ont été mortes pendant un certain temps » et qui « savent ce que c’est que d’être mort » !

 

Ces croyances se situent manifestement à l’extrême opposé de la conception naturaliste de la mort. Si celle-ci n’est pas encore parvenue à les supplanter, c’est sans doute parce qu’elle n’es pas de nature à combler aussi facilement le besoin qu’a l’être humain de donner un sens à son existence .

 

Cette remarque peut être étendue à l’ensemble du naturalisme. En effet, la difficulté propre à la position naturaliste actuelle tient à la relativité des savoirs scientifiques qui servent de base à la réflexion sur le sens de l’existence. La certitude la plus grande du naturalisme porte essentiellement sur la capacité de la raison humaine de valider ou d’invalider les représentations et les modèles qu’elle construit selon les règles méthodologiques qu’elle a elle-même établies. Le naturaliste aborde le problème du sens de l’existence davantage sur la base de questions ouvertes qu’à partir de savoirs certains. On peut comprendre que cette perspective ne constitue pas d’emblée une source d’inspiration, pour les personnes qui cherchent à apaiser une angoisse existentielle traduisant un refus de la finitude humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

iv.    la conception marxiste de l’être humain

 

a.  mise en situation : à la recherche d’un emploi

 

Nathalie possède un baccalauréat professionnel. Elle est à la recherche d’un emploi depuis un an. A vrai dire, elle aimerait entreprendre des études universitaires, mais la situation familiale ne le lui permet pas. Sa mère ne peut travailler et son père est sans travail depuis quelques années : après trente ans de service, il a été mis à pied au moment où l’usine où il travaillait a automatisé ses opérations ; à son âge, il n’a pas trouvé à se placer ailleurs. Dans cette situation, Nathalie a décidé de travailler pour gagner sa vie et pour aider financièrement ses parents, chez qui elle demeure.

 

Malgré toutes les démarches entreprises par Nathalie, il n’y a toujours pas d’emploi en vue. Pourtant, à deux reprises, elle était presque arrivée à décrocher un poste intéressant, pour lequel elle était parfaitement qualifiée. Chaque fois, quelqu’un d’autre avait reçu le petit « coup de pouce » nécessaire pour obtenir l’emploi.

 

Elle se sent humiliée. Il est difficile de ne pas pouvoir devenir autonome, de ne pas pouvoir exercer ses aptitudes et réaliser ses aspirations. Il est encore plus difficile de se convaincre que ce n’est pas de sa faute si on reste ainsi sur le carreau. Nathalie se sent de plus en plus découragée. Elle s’explique mal qu’un pays riche comme le sien ne puisse réaliser le plein-emploi. Plus elle suit l’actualité économique dont les médias font état, plus elle acquiert la conviction que la concurrence entre les entreprises sur le plan mondial est la seule règle du jeu. Tout se passe comme si les lois du développement économique ne permettaient plus d’assurer le bien-être des personnes. Si les crises et les récessions continuent à se succéder de manière aussi rapprochée, les gens sans travail vont devenir de plus en plus nombreux et pauvres, et les riches, de plus en plus riches ! Et les emplois perdus ne seront jamais récupérés.

 

Progressivement, Nathalie se persuade qu’il y a quelque chose de fondamentalement injuste dans l’organisation du travail, et que c’est l’ensemble du système économique qu’il faut changer. Elle sait aussi que la situation qu’elle vit touche un nombre croissant de personnes, et que la solution au problème doit être collective et globale : les changements devront être pensés par la population, dans l’intérêt de la population. Elle en parle de plus en plus autour d’elle. Elle ne perd pas espoir.

 

 

b. questions sur le texte

Avant de lire les propositions de réponses aux questions, essayez d’y répondre le plus sincèrement possible par vous-même et écrivez ce qui vous vient à l’esprit.

 

1° Quelle est votre première réaction à la situation de Nathalie ? Partagez-vous les mêmes inquiétudes face à votre avenir professionnel ?

 

2° Parmi les impressions ou les opinions suivantes, lesquelles partagez-vous avec Nathalie ?

• C’est humiliant et déprimant de ne pouvoir faire des projets et réaliser ses aspirations.

• L’organisation du travail est injuste, en particulier pour les jeunes.

• Le chômage augmente l’écart entre les riches et les pauvres.

• Le système économique ne permet plus d’assurer le bien-être de l’ensemble de la population.

• Il faut changer l’ensemble du système économique.

• La solution aux problèmes socioéconomiques devra venir de la population.

 

3° Exprimez les raisons de votre accord ou de votre désaccord avec les propositions précédentes.

 

 

c.  pistes de réflexion

 

Spontanément, nous sommes portés à qualifier d’injuste la situation que subit Nathalie. Elle éprouve un sentiment de dévalorisation ; elle parvient de moins en moins à envisager sa vie dans la perspective d’un développement personnel, d’un idéal à réaliser. Plus les moyens concrets de subsistance s’imposent comme sa seule préoccupation quotidienne, moins elle fait de projets. Elle est de plus en plus convaincue qu’elle est appelée à grossir les rangs des moins bien nantis de la société.

 

Nathalie n’est pourtant pas la seule, loin de là, à souffrir de cette situation, en cette période de récession économique. Ses problèmes sont le lot d’un pourcentage de plus en plus élevé de jeunes, de diplômés, de travailleurs mis à pied et de personnes qui vivent directement de l’aide sociale. Le nombre de citoyens vivant sous le seuil de la pauvreté croit constamment : de plus en plus de personnes seules, de mères célibataires ou de couples avec enfants n’arrivent plus à payer leur loyer, leur électricité, leur téléphone. La masse des vagabonds, des mendiants et des sans-abri s’accroît, et elle compte un nombre de plus en plus grand de jeunes. A Paris, dans plusieurs écoles de quartiers défavorisés, la proportion des enfants qui ne mangent pas le matin augmente sans cesse : l’école doit désormais nourrir ces enfants. Plusieurs jeunes se livrent à la prostitution pour tenter d’échapper à leurs conditions de vie. On constate enfin que la misère touche non seulement des personnes sans revenu d’emploi, mais qu’elle atteint progressivement la masse grandissante des travailleurs à temps partiel ou payés au salaire minimum.

 

En outre, la situation de nombreux travailleurs n’est pas beaucoup plus enviable : leur travail, loin d’être une source de satisfaction et un moyen d’accomplissement, est trop souvent précaire, parcellaire, ennuyeux, mécanique et répétitif. Souvent aussi, le travailleur touche un salaire qui lui permet d’échapper à la pauvreté, ou même d’accéder à un niveau de vie acceptable, mais qui n’est pas équitable en regard du profit que rapporte le produit de son travail.

 

Face à de telles situations, on peut adopter une attitude individualiste ou à une attitude solidaire. L’attitude individualiste consiste à chercher une solution à un problème personnel : se trouver un emploi, améliorer son revenu. C’est le « chacun pour soi ». On se justifie alors en invoquant le caractère inévitable des inégalités sociales et de la pauvreté, le plein-emploi étant considéré comme une utopie ou un rêve irréalisable. On perçoit alors les rapports humains sur le modèle de la concurrence économique, de la lutte pour la survie : seuls les plus forts s’en tirent.

 

On peut aussi, comme Nathalie, adopter une attitude solidaire, développer une conscience sociale. Cette sensibilisation prend appui sur une conviction première : pour être durable et équitable, la solution aux problèmes personnels passe nécessairement par la recherche de solutions globales, qui touchent les conditions de vie de l’ensemble de la population.

 

On pourrait définir la conscience sociale comme étant d’abord le refus de la misère et de l’injustice ; dans cette optique, la réalité économique n’est pas une fatalité, c’est nous qui la créons. L’activité économique produit assez de richesses pour subvenir aux besoins de tous et chacun. Le progrès économique devrait avoir pour première conséquence une diminution significative et progressive de la misère humaine.

 

En second lieu, la conscience sociale est orientée vers l’action. Les sentiments de révolte et les critiques verbales demeurent vains tant et aussi longtemps qu’ils ne débouchent pas sur des actions concrètes qui améliorent effectivement les conditions d’existence. Mais ces actions doivent être réfléchies, elles doivent s’appuyer sur une analyse rigoureuse de l’organisation du travail et de la vie économique. Et cette analyse repose sur un postulat premier : le développement de l’être humain dépend inévitablement du mode d’organisation de la société dans laquelle il vit. L’être humain est d’abord et avant tout un être social.

 

Ces idées qui viennent à l’esprit de Nathalie à la suite de son expérience correspondent à quelques-unes des lignes de force de la pensée de Karl Marx.

 

 

 

d.  problématique : l’équité sociale

 

Dans la mise en situation présentée ci-dessus, nous avons constaté les difficultés importantes qu’éprouvait Nathalie à se trouver du travail. Nous avons également partagé le sentiment d’injustice qu’elle ressentait devant les limites du marché de l’emploi et l’organisation de l’économie. Comment expliquer les difficultés matérielles auxquelles font face de plus en plus de personnes dans le contexte socioéconomique actuel ?

 

 

e.  proposition de réponse à la problématique

 

Dans la perspective marxiste, on peut répondre ainsi aux questions soulevées par Nathalie : les problèmes de chômage et de pauvreté sont dus à une organisation de l’économie qui n’est pas orientée vers la satisfaction des besoins de subsistance et d’épanouissement de la communauté, mais qui est régie exclusivement par la  logique du profit. La mondialisation de l’économie ne fait qu’accentuer cette tendance. Le bref survol des problèmes sociaux actuels que nous présentons ci-dessous soulève de manière aiguë la question de l’égalité des chances et de l’équité des conditions concrètes d’existence dans une société qui place pourtant l’égalité juridique des droits au fondement même de ses institutions.

 

• l’extension de la pauvreté

Les programmes gouvernementaux de sécurité sociale sont nettement insuffisants, particulièrement en période de crise économique ou de récession. Les différentes formes d’aide sociale n’arrivent tout simplement plus à répondre aux besoins de la masse sans cesse grandissante des chômeurs, des sans-abri, des malades psychiatriques « désinstitutionnalisés » et des enfants sous-alimentés. La misère touche un nombre de plus en plus grand de personnes.

 

 

 

 

• le difficile accès à l’égalité des femmes

L’égalité salariale entre les hommes et les femmes est encore loin d’être atteinte, malgré les progrès accomplis au cours des dernières années. Dans plusieurs secteurs d’emploi, les femmes ne gagnent que les deux tiers du salaire des hommes. Si l’on ajoute à l’écart salarial le fait que les emplois occupés par les femmes sont plus souvent des emplois à temps partiel et peu protégés, on se fait une idée plus précise de leur condition socioéconomique précaire.

 

• la situation stagnante des jeunes

Les jeunes sont parmi les groupes sociaux sacrifiés par les politiques économiques qui ne favorisent pas le plein-emploi ou le partage de l’emploi. Souvent, les jeunes ne parviennent à trouver que des emplois rémunérés au salaire minimum, à temps partiel et qui ne correspondent pas à leur formation ou leurs intérêts.

 

• la croissance rapide du chômage

Les décideurs économiques et politiques considèrent qu’un certain taux de chômage est normal. L’emploi devient pour ainsi dire un privilège ; pourtant, nos sociétés sont régies par des chartes de droits et libertés qui reconnaissent le droit au travail. Il semble de plus en plus clair que l’impératif du profit ne s’accommode pas d’une politique de plein-emploi, comme en témoignent les mises à pied massives qui visent à « rationaliser » la production, c’est-à-dire à maintenir, voire augmenter, le rendement financier des entreprises dans le contexte de la mondialisation de l’économie.

 

• la vulnérabilité des personnes âgées

Bon nombre de personnes âgées ne jouissent pas d’une situation économique satisfaisante. Les régimes publics de retraite s’établissent environ au quart du revenu du salaire moyen, ce qui est nettement insuffisant pour assurer un niveau de vie décent. Or une forte proportion des travailleurs ne peuvent compter que sur les seuls régimes publics, car ils n’ont pas les moyens de se payer un régime supplémentaire de retraite.

 

• la détérioration des conditions salariales

On peut affirmer que la richesse produite n’est pas répartie équitablement. Les salaires suivent péniblement le taux de l’inflation, et ce même en période de croissance économique, alors que la production de la richesse augmente plus que l’inflation. On observe que les salariés s’appauvrissent dans leur ensemble, même quand l’économie s’enrichit. A plus forte raison ils s’appauvrissent en période de crise ou de récession !

 

Ce bref survol des problèmes sociaux de notre époque apporte une dimension actuelle aux préoccupations dont Marx a fait état dans son œuvre. Il nous rappelle que si le sens de la vie et de l’histoire peut se débattre sur le plan théorique, il est d’abord et avant tout une question que des humains bien réels se posent à propos de leurs conditions concrètes d’existence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

v.    la conception freudienne de l’être humain

 

a.  mise en situation : thérapie ou répression ?

 

Mireille fait des études d’assistante sociale. Elle s’intéresse particulièrement au problème de la délinquance juvénile et ait son stage de troisième année dans un centre d’accueil pour jeunes en difficulté.

 

Parmi les jeunes accueillis au centre, le cas de Christian la touche particulièrement : timide et renfermé, il n’a aucun des comportements typiques du jeune délinquant révolté. Cependant, le motif de sa présence au centre d’accueil est sérieux : un soir où sa mère était sortie, il a mis le feu à la maison familiale, alors que son père se trouvait au sous-sol, où il avait l’habitude de bricoler. Heureusement, l’incendie n’a pas fait de victime, puisque son père a réussi à s’échapper du brasier, mais la maison a été rasée.

 

Après quelques semaines de stage, Mireille se fait une idée plus précise des problèmes qui accablent le jeune Christian. Son père, sévère et autoritaire, était alcoolique et battait sa femme quand il était sous l’empire de l’alcool ; Christian lui-même n’échappait pas à ces accès de violence dès qu’il tentait de s’opposer à son père ou lorsqu’il posait des actes qui ne lui plaisaient pas. Ainsi, il avait pris l’habitude de s’enfermer dans sa chambre et de ne plus exprimer ses désirs et ses besoins, pour éviter le pire. Il avait honte d’amener ses amis à la maison.

 

Le soir où il a mis le feu à la maison, Christian n’avait qu’une idée en tête : repartir à zéro. Il savait très bien que son acte était criminel, mais le désir de recommence à neuf était plus fort que tout : il ne pouvait s’empêcher d’incendier la maison.

 

Après avoir vérifié l’exactitude de l’histoire familiale de Christian et convaincue de la sincérité de celui-ci, Mireille prend la décision d’axer son intervention auprès du jeune, de même que tous ses travaux de stage autour d’une idée centrale : Christian et ses parents doivent suivre une psychothérapie. Tous les trois ont besoin d’aide. Il ne faut à aucun prix considérer ce jeune comme un criminel ; si la justice doit intervenir, c’est pour s’assurer que Christian recevra toute l’aide dont il a besoin.

 

 

b. questions sur le texte

Avant de lire les propositions de réponses aux questions, essayez d’y répondre le plus sincèrement possible par vous-même et écrivez ce qui vous vient à l’esprit.

 

1° Quelle est votre réaction spontanée à l’égard du comportement de Christian ?

 

2° Avec lesquelles des affirmations suivantes êtes-vous en accord ? en désaccord ?

• Christian n’est pas un criminel.

• Christian n’est pas responsable de l’acte qu’il a posé.

• Malgré ses problèmes, Christian savait que son acte était criminel.

• Christian cherche à changer une situation insoutenable.

• Christian et ses parents ont besoin d’une psychothérapie.

• Christian devrait être sévèrement puni pour son geste.

 

3° Diriez-vous que toutes ces affirmations sont d’égale valeur ? Certaines vous paraissent-elles mieux fondées que d’autres ?

 

 

c.  pistes de réflexion

 

Le cas du jeune Christian est trop fréquent pour passer inaperçu. Les médias écrits et électroniques rapportent régulièrement des événements semblables, sans parler des nombreux cas, beaucoup plus graves, de meurtres familiaux ou de tireurs fous : un jeune tue sa mère qui lui refuse les clefs de l’auto, un forcené abat sans raison apparente les clients d’un restaurant ou les enfants en récréation dans une cour d’école. Nous en arrivons parfois à douter de la capacité de l’être humain à atteindre et à maintenir un équilibre minimal dans ses relations avec ses semblables. La raison humaine semble parfois si peu efficace pour orienter l’action qu’on se demande même si l’instinct n’assure pas un meilleur équilibre au sein des populations animales.

 

Au-delà de l’horreur qu’ils inspirent, ces gestes nous interpellent. Les actes paroxystiques constituent l’expression la plus aiguë, la plus intense d’un état psychique. On dit souvent que les forcenés qui les commettent sont allés « trop loin », qu’ils ont « perdu le contrôle », ce qui implique qu’au départ les états psychiques des forcenés sont les mêmes que ceux des personnes dites normales. La question se pose alors : sommes-nous tous « habités » par des forces psychiques qui pourraient échapper à notre maîtrise ? Pouvons-nous tous dire des choses qui « dépassent notre pensée » ou perdre la maîtrise de nos actes ?

 

Nous connaissons tous, sans pouvoir les expliquer précisément, certaines défaillances de notre maîtrise consciente : oubli de noms qui nous sont parfaitement connus, d’un rendez-vous important (chez le dentiste par exemple), erreurs commises en parlant, en lisant, en écrivant à cause d’un manque d’attention. Il y a souvent un écart entre ce que nous désirons, voulons et décidons de faire, et la réalité de notre comportement, de notre vécu. L’éventualité d’agir ou de ne pas pouvoir agir sous le coup d’une émotion plus ou moins puissante n’est pas sans nous inquiéter, car nous tenons généralement à ce que la maîtrise consciente de nos comportements soit un élément essentiel de nos relations interpersonnelles, de notre identité propre et de notre responsabilité.

 

Plusieurs questions nous viennent à l’esprit en réfléchissant sur le cas de Christian :

• Connaissons-nous véritablement les dynamismes de nos comportements, les raisons profondes de nos choix ?

• Quelle est la part de l’affectivité dans l’action humaine ?

• Dans quelle mesure les expériences vécues depuis l’enfance influencent-elles la vie de chaque personne ?

• Les défaillances de la maîtrise consciente du comportement (les oublis et les lapsus, par exemple) sont-elles simplement dues au hasard ou faut-il les interpréter comme étant significatives ?

• Les comportements associés à la maladie mentale sont-ils le symptôme, l’expression d’un problème affectif profond ?

• Dans quelle mesure les personnes ayant des troubles psychologiques peuvent-elles être tenues pour responsables de leurs actes ?

 

On ne peut répondre à ces questions sans remettre en cause certains éléments de conceptions de l’être humain étudiées précédemment. Nous pensons ici aux anthropologies chrétienne et rationaliste, qui attribuent à une faculté supérieure, l’âme ou la raison, la capacité d’assurer le plein contrôle de l’action par la maîtrise consciente des forces irrationnelles, instinctives ou affectives.

 

Déjà, en étudiant la conception marxiste de l’être humain, nous avons pu nous familiariser avec une remise en question de cette conception traditionnelle d’un sujet autonome, pleinement conscient de lui-même et de ses propres raisons d’agir. Le marxisme soutient en effet que les actions et les pensées individuelles sont le reflet de l’organisation de la vie socioéconomique, et que la véritable liberté de pensée et d’action dépend en dernière analyse de l’ensemble de la société.

 

On peut résumer en huit points principaux les éléments de la théorie freudienne qui ont contribué à faire avancer la réflexion sur l’être humain.

 

• Depuis Freud, il n’est plus possible d’assimiler ou de réduire l’activité psychique humaine à l’activité consciente : une fois l’existence de l’inconscient démontrée, la conscience se définit comme un aspect limité de la vie psychique.

• La théorie freudienne rend manifeste la relation existant entre les activités psychiques conscientes et les activités inconscientes : ce sont les dynamismes inconscients qui sont agissants, qui déterminent au premier chef les comportements humains. Pour se comprendre, le sujet doit mettre au jour les contenus de son inconscient.

• La qualité de la vie psychique affecte la santé physique du sujet : des effets proprement organiques peuvent être causés par des troubles de la personnalité, des névroses ou des psychoses.

• L’être humain se définit moins comme un être de raison que comme un être de pulsions, de désirs.

• L’être humain apparaît comme un être déchiré entre deux tendances qui orientent son activité psychique et son comportement dans des directions opposées : une tendance à la destruction, au retour à l’état inorganique et une tendance à la conservation de la vie, au plaisir. L’équilibre psychique humain repose sur la conjugaison de ce deux pulsions (notamment dans l’activité sexuelle).

• La période de l’enfance est déterminante dans le développement de la personnalité humaine. L’enfance est marquée par l’apprentissage du plaisir dans le cadre d’une sexualité diffuse et par l’importance capitale de la relation parentale pour l’équilibre affectif.

• Le développement de la personnalité est soumis au processus de socialisation des instincts (éducation) : un refoulement excessif ou traumatisant peut handicaper gravement le sujet sur le plan affectif (névroses, psychoses).

• L’intégration et la participation constructive à la vie sociale exige le renoncement à l’égoïsme, à la recherche de l’autosatisfaction. La civilisation s’érige en détournant une partie des pulsions individuelles vers des tâches socialement utiles.

 

 

 

 

 

 

 

d.  problématique : la responsabilité criminelle

 

La mise en situation que nous venons d’examiner relate le cas de Christian, un adolescent incendiaire. Elle soulève une question souvent débattue dans les médias à propos des procès criminels et qui divise l’opinion publique : celle de la responsabilité. L’accusé est-il responsable de ses actes, auquel cas il doit en assumer les conséquences et subir les sanctions prévues par la loi ? A l’opposé, l’accusé a-t-il agi sous l’influence irrésistible de forces psychiques et d’influences sociales qui l’ont rendu irresponsable, auquel cas il faut le soumettre à une thérapie ? En d’autres termes, comment faut-il concevoir les relations entre les membres de la communauté face à la criminalité : dans l’optique de sanctions judiciaires punitives ou répressives, ou dans la perspective d’interventions éducatives, axées sur la thérapie ?

 

 

e.  proposition de réponse à la problématique

 

Nous proposons de développer brièvement ces questions dans une perspective psychanalytique. Notre but est de mettre en relief l’apport de la théorie freudienne à la réflexion sur l’action humaine, en prenant pour exemple la problématique de la responsabilité criminelle. Le premier élément à considérer est la remise en question de la conception traditionnelle de la responsabilité.

 

Dans la culture occidentale, nourrie par la philosophie rationaliste et par la pensée chrétienne, la question de la responsabilité se pose traditionnellement dans les termes suivants : l’individu adulte est réputé être le sujet, l’auteur individuel de ses actes, parce qu’il est doué de raison, qu’il est conscient de la portée bonne ou mauvaise de ses actes, à la condition que ceux-ci résultent d’un libre choix, c’est-à-dire qu’ils ne soient pas accomplis sous la menace ou la contrainte. Sur cette base, la personne individuelle est réputée responsable de ses actions, tant sur le plan moral que juridique.

 

Selon cette conception, la responsabilité est fondée sur la raison, définie comme la faculté consciente et autonome : la raison est réputée capable de maintenir son autorité sur l’action humaine, de surmonter les impulsions « naturelles » ou les états affectifs, de même que les influences négatives exercées par l’entourage. L’individu, face à une situation, peut toujours décider de respecter telle loi ou telle règle morale. S’il pose un geste illégal ou immoral, on le tient pour responsable de ne pas avoir agi comme il le devait.

 

L’application du principe de responsabilité et d’imputabilité de l’action au sujet peut cependant être suspendue ou pondérée, dans les cas où le sujet est aliéné ou privé de sa raison, de manière temporaire ou permanente. C’est le cas, dans le domaine judiciaire, d’un crime commis en pleine crise de délire psychotique, ou d’un crime passionnel, où le meurtrier agit sous l’emprise d’un choc émotionnel violent. Dans le premier cas, on imposera à la personne psychotique une cure psychiatrique ; dans le second, on atténuera l’accusation (meurtre au second degré) et la peine, ou on prononcera l’acquittement.

 

On suspend ainsi en tout ou en partie l’application de la sanction juridique dans l’espoir de voir la personne recouvrer un équilibre mental ou émotionnel acceptable, au terme d’une cure psychiatrique ou d’une peine d’emprisonnement. La décision de remettre une personne en liberté est alors fondée sur la conviction qu’elle jouit de nouveau d’une capacité décisionnelle, qu’elle est dorénavant en mesure de respecter la loi et qu’elle ne représente plus un danger pour la sécurité d’autrui.

 

La théorie psychanalytique remet en question, dans une large mesure, cette conception rationaliste de la responsabilité criminelle. Les données de la psychanalyse nous apprennent en effet que la source profonde de l’agir humain n’est pas la simple raison, que l’action humaine ne procède pas d’une liberté pleine et consciente. L’agir humain est plutôt la résultante des sollicitations souvent contradictoires des différentes instances psychiques. La personne est tiraillée entre les exigences de ses propres désirs et les impératifs du monde extérieur, elle est continuellement habitée par des conflits, certains étant conscients d’autres inconscients. Ces conflits peuvent entraîner des désordres plus ou moins graves et permanents de la personnalité, et inspirer des gestes qui ne procèdent pas d’une décision rationnelle, lucide, informée et volontaire.

 

La psychanalyse nous apprend ainsi qu’il n’y a pas seulement les actes accomplis en état de psychose active ou de choc émotionnel grave qui sont de nature à remettre en cause la responsabilité criminelle. Elle montre que plusieurs actes criminels considérés comme volontaires et sanctionnés comme tels par la loi sont en fait attribuables à des troubles ou des déséquilibres de la personnalité, dont l’origine et l’accomplissement s’avèrent largement inconscients et involontaires. Ainsi, on peut penser que Christian a posé son geste incendiaire dans un état de conscience diminuée, de grande fébrilité ; peut-être même est-il après coup incapable de s’en souvenir ?

 

L’imputation à Christian de l’entière responsabilité de son action devient dès lors discutable. Dans l’optique psychanalytique, l’origine de sa faute n’est pas une mauvaise décision de sa raison, une volonté d’agir à l’encontre de la règle. Elle réside plutôt dans la tendance largement inconsciente à résoudre dans un geste violent le conflit avec son père. Il n’y a pas à proprement parler aliénation mentale, mais il ne s’agit pas non plus de l’acte lucide d’un individu en pleine possession de ses moyens. Christian a mis le feu à sa maison, comme si cela pouvait représenter une solution à ses problèmes. Son comportement doit être interprété à partir du drame que révèle son histoire personnelle. Il est l’œuvre d’un sujet qui se cherche, qui s’égare et pose des gestes d’agression contre des personnes.

 

Dans la mesure où l’on peut montrer que la plupart des actes de violence familiale ont une histoire qui ressemble à celle de Christian, on peut soutenir que la peine d’emprisonnement ne peut en elle-même suffire à « ramener à la raison » les personnes violentes et à protéger les victimes éventuelles, parce que l’emprisonnement ne résout en rien les troubles psychiques à l’origine des excès d’agressivité. Nous savons en effet que ces troubles sont largement inconscients, qu’ils plongent leurs racines dans les événements de la période infantile et qu’ils ne peuvent se résorber d’eux-mêmes.

 

L’exemple de la violence conjugale, largement débattu sur la place publique, montre à l’évidence l’insuffisance de ces procédures qui supposent que la punition, l’incarcération, est de nature à modifier le comportement criminel. Les médias rapportent en effet des cas d’hommes violents condamnés à des peines d’emprisonnement pour avoir battu leur compagne, et qui l’ont assassinée dès leur libération conditionnelle.

 

Notre propos n’est pas de procéder à la critique du système des libérations conditionnelles, mais de tirer un enseignement de la théorie psychanalytique. Une première conclusion s’impose : les auteurs d’actes violents ont besoin d’une thérapie individuelle. Il faut offrir à chacun les meilleurs moyens de se libérer de l’emprise du passé en vue d’acquérir la meilleure maîtrise possible de l’expression actuelle des besoins et des désirs. La personne doit apprendre à exprimer ses états affectifs dans des comportements violents. La psychanalyse nous invite donc à analyser et à traiter chaque cas dans sa singularité, à mettre entre parenthèses la conception abstraite du sujet rationnel, autonome et responsable qui sert de fondement aux institutions morales et juridiques.

 

La seconde conclusion est liée à l’enseignement de la psychanalyse selon lequel les traumatismes et les refoulements de l’enfance sont liés aux influences sociofamiliales. La recherche des causes de la violence et des moyens de la contrer passe donc également par une analyse de l’origine socioculturelle des excès d’agressivité envers les personnes, par la critique des possibilités concrètes offertes à chaque personne d’exprimer ses pulsions sexuelles et agressives de manière équilibrée. Cela suppose enfin l’élaboration d’un programme sociopolitique qui permettrait de s’attaquer directement aux causes sociales, économiques, familiales et culturelles de la violence.

 

Pour paraphraser Freud, il faut procéder à l’analyse du malaise dans la civilisation actuelle qui est générateur de la violence contre la personne.