Les Passions - Cours de philosophie

Les passions

 

Les enjeux de la notion – une première définition

 

On peut définir une passion comme un état psychique causé par des objets extérieurs qui sollicitent de manière spontanée des facultés de l’homme comme la sensibilité ou le désir. Connaître les passions, leur nature, leurs causes et leurs effets a toujours été une tâche essentielle de la philosophie. Si tel est le cas, c’est parce que les passions ont le plus souvent semblées s’opposer au projet de la philosophie. D’un point de vue pratique ou morale, elles montrent que l’homme est le plus souvent soumis et dirigé par les choses extérieures, par les objets et évènements ayant lieu dans le monde. Les passions empêchent l’homme de véritablement agir par lui-même. Du point de vue théorique, les passions entravent la mise en oeuvre de la raison, celle-ci étant la source de la vérité. Les passions détournent l’homme de la connaissance vraie. On comprend ainsi que l’enjeu de la connaissance des passions est inséparable de la volonté de les maîtriser.

 

La philosophie grecque (action, raison et passion)

 

« La passion ne vient point d’ailleurs que du fait de se voir frustré dans ses désirs ou de rencontrer ce qu’on cherche à éviter. Voilà ce qui amène les troubles, les agitations, les infortunes, les calamités, les chagrins, les lamentations, la malignité; ce qui rend envieux, jaloux, passions qui empêchent même de prêter l’oreille à la raison. » Épictète, Entretiens

 

Le mot « passion » provient du grec pathos (puis du latin passio) dont le sens est « souffrance », « douleur », « maladie ». Platon oppose raison et passion en les situant  dans des parties distinctes de l’âme. La partie rationnelle est localisée dans la tête tandis que la partie désirante, qui est le siège des passions, est localisée dans le ventre. Les passions conduisent l’homme à négliger la raison, à ne plus vivre que selon sa sensibilité et ses impulsions, c’est-à-dire à vivre dans l’illusion en ignorant à la fois l’essence des choses extérieures et la sienne. Il existe cependant pour Platon une troisième partie de l’âme, la partie irascible, localisée dans le cœur, et qui contient des passions plus nobles, pouvant se soumettre à la raison, comme le « courage » par exemple.    

 

            Aristote donne forme au couple action/passion. L’action, c’est la poièsis ou la praxis (la première étant l’action visant la production de quelque chose, comme le travail d’un charpentier par exemple, la seconde ayant son objectif en elle-même, comme l’action morale). Il n’y pas seulement opposition entre action et passion mais complémentarité car lorsque quelque chose agit, elle le fait sur quelque chose d’autre, donc cette autre chose pâtit, elle a une passion. La passion est pour Aristote une altération, un changement qui affecte l’âme ou le corps. Du point de vue moral, la passion est pour lui neutre car elle est purement passive ; tout comme on ne blâme pas quelqu’un dont le corps est malade, on ne blâmera pas celui qui est sous l’emprise d’une passion. Enfin, les passions peuvent être classées selon le plaisir ou la peine qu’elle procure. C’est ainsi que s’opposeront amour et haine, espoir et désespoir, etc.

 

            Parmi les philosophes grecs, ce sont les stoïciens qui ont donné l’image la plus négative des passions. En effets, ils refusaient la division platonicienne de l’âme en parties distinctes, ce qui signifiait que les passions n’étaient rien d’autre qu’un trouble ou un désordre de la partie directrice de l’âme, siège de la raison. La passion n’est donc pas l’opposé de la raison, mais une raison pervertie, qui s’est égarée, qui est devenue irrationnelle, qui a perdu sa maîtrise en se laissant impressionner et émouvoir par les évènements du monde. Même la mort ne doit pas nous effrayer car elle ne dépend pas de la raison. C’est ce que l’on connaît comme étant l’idéal d’impassibilité du sage stoïcien qu’il ne faut pas comprendre comme un refus de l’action politique ou éthique.

 

La philosophie moderne (une science des passions)

 

« Car il est besoin de remarquer que le principal effet de toutes les passions dans les hommes est qu'elles incitent et disposent leur âme à vouloir les choses auxquelles prépare leur corps: en sorte que le sentiment de la peur l'incite à vouloir fuir, celui de la hardiesse à vouloir combattre, et ainsi des autres. » Descartes, Les passions de l’âme.

 

Les passions sont un thème privilégié de la philosophie classique. Descartes en fournit une explication qui est à la fois psychologique et physiologique. Les passions sont toujours des « passions de l’âme » car elles sont définies comme des modifications, des affections ou des changements internes de l’âme causés par les impulsions du corps. Les passions sont « excitées en l’âme » sans qu’intervienne la volonté, ni aucune action de l’âme. Le mécanisme de la passion est le suivant : les « esprits animaux » se dirigent du cœur vers le cerveau et se propagent dans les nerfs. Descartes propose une classification des passions en dégageant six passions simples :  admiration, amour, haine, désir, joie, tristesse. Ces passions se divisent ensuite en trente-quatre passions.

 

            On a vu que dans la philosophie grecque, l’accent était parfois mis sur l’opposition raison/passion (Platon, les stoïciens) ; parfois sur l’opposition action/passion (Aristote). C’est la première orientation qui va dominer l’histoire de la philosophie des passions. La philosophie de Spinoza est à ce titre une exception car il interprète la passion en termes de passivité (opposée donc à l’activité). La passion est pour lui une « idée inadéquate » qui s’oppose à l’action qui est toujours « idée adéquate ». L’action est entièrement déterminée par la nature de celui qui en est l’auteur. C’est pourquoi elle est parfaitement comprise par celui-ci et est signe de sa liberté. La passion quant à elle est le résultat de l’action des choses extérieures sur celui qui la subit. Elle fait entrer en jeu l’imagination qui est toujours confuse car elle mélange les propriétés de l’objet extérieur avec celle du corps humain. Elle est le signe de la servitude de l’homme. Spinoza propose lui aussi une classification des passions. Il y a trois passions fondamentales : le conatus (désir de persévérer dans son être), la joie et la tristesse. La combinaison de ces passions et leur liaison avec des objets extérieurs permet de découvrir toutes les autres passions.

 

            Le lien entre passion et désir devient de plus en plus marqué dans la philosophie. Ainsi Leibniz, distingue l’inquiétude qui est un désir inconscient et la passion qui est un désir conscient. Condillac quant à lui dit de la passion qu’elle est un désir ayant acquis une telle emprise qu’il empêche tout autre pensée ou intérêt de se manifester. Chez Hume, la passion est l’émotion qui naît lorsque l’esprit à affaire à un bien ou à un mal qui excite son appétit. Kant distingue l’émotion qui est un sentiment de plaisir ou de déplaisir de la passion qui est une inclinaison qui ne peut être maîtrisée que très difficilement. La passion, qui relève de la faculté de désirer est un courant qui entraîne tout sur son passage. Enfin, Hegel définit la passion comme une détermination de la volonté par une seule inclination. Elle est une tendance puissante qui permet l’unification des forces psychiques et spirituelles.

 

            Il faut noter les évolutions qu’a connues la conception des passions. Premièrement, la connaissance des passions acquiert peu à peu une dimension scientifique : leur explication par des propriétés et mouvements corporels devient prépondérante ; les classifications (Descartes, Spinoza) se veulent de plus en plus systématiques. On remarquera cependant qu’une telle dimension n’était pas absente chez Aristote. Deuxièmement, si initialement les passions incluaient tous les phénomènes passifs (c’est encore le cas chez Descartes), elles en viennent de plus en plus à ne désigner que des états durables, des affections qui dominent la vie de l’esprit pendant une certaine durée. Enfin, les passions qui chez les Grecs incluaient des mouvements de l’âme d’intensité très variable en viennent à renvoyer presque exclusivement à des mouvements souvent incontrôlables et se caractérisant par leur force, leur énergie, voire leur violence.

 

Condamnation ou valorisation des passions

 

« Nous disons donc que rien ne s'est fait sans être soutenu par l'intérêt de ceux qui y ont collaboré. Cet intérêt, nous l'appelons passion lorsque, refoulant tous les autres intérêt ou buts, l'individualité entière se projette sur un objectif avec toutes les fibres intérieures de son vouloir et concentre dans ce but ses forces et tous ses besoins. En ce sens, nous devons dire que rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion. » Hegel, La raison dans l’Histoire

 

            Aristote, concevant la passion comme pathologie, ne lui accorde aucune valeur morale, qu’elle soit positive ou négative. Mais déjà chez Platon et les stoïciens, la passion devient une menace pour la raison, elle est un frein à la liberté de l’homme. La pensée médiévale poursuivra dans cette voie, Saint Augustin identifiant par exemple la passion à la concupiscence. C’est plus généralement la pensée chrétienne qui lie les passions aux pêchés de la chair bien que certaines passions soient jugées positives comme l’amour de Dieu par exemple. Même lorsque la passion n’est pas par essence un mal, il n’en demeure pas moins nécessaire d’en maîtriser les excès, d’en prévenir les débordements ainsi que l’affirme Descartes. Dans la philosophie moderne, c’est Kant qui émet la plus vive critique des passions. Elles sont des poisons, des infirmités qui sont souvent inguérissables. Selon lui, une action bonne d’un point de vue moral (c’est-à-dire qui respecte la loi morale) ne s’appuie sur aucune passion, pas même sur celles qui sont traditionnellement conçues comme morale : amour, générosité, etc. On peut enfin citer Rousseau qui cherche à démontrer que les passions n’appartiennent pas à la nature originelle de l’homme (l’homme à l’état de nature) mais sont le résultat de pratiques sociales viciées.

 

            La condamnation des passions ou du moins de leur mauvais usage domine l’histoire de la philosophie. Il existe cependant des philosophies qui ont tenté de conférer une valeur positive aux passions. Ainsi, la pensée de la Renaissance (notamment Giordano Bruno) s’intéresse de très près aux facultés que possède la nature corporelle de l’homme, et non plus seulement sa nature spirituelle. Quant à Spinoza, il affirme qui n’y a pas lieu de condamner les passions car elles résultent de nécessités naturelles. Il ajoute qu’apprendre à maîtriser les passions, qu’il qualifie d’affects passifs, ce n’est pas leur opposer une raison ou une volonté désincarnée mais développer des affects actifs, comme le courage. Au 17ème siècle, c’est au tour des penseurs libertins de défendre les passions en valorisant l’hédonisme. Vient ensuite le Romantisme qui critique profondément les pouvoirs de la raison en affirmant qu’elle est incapable de saisir la puissance de la vie, et donc la force des passions. On peut enfin citer Hegel qui considère la passion comme concentration dans l’individu des forces et des besoins tendus vers un but, et qui en fait ainsi un moteur du développement des oeuvres artistique, technique et politique.

 

Ce qu’il faut retenir

 

-         L’opposition raison/passion : Ayant sa source dans les sensations et les impulsions, les passions entravent toute connaissance de la vérité et condamnent l’homme à vivre dans l’illusion.

 

-         L’opposition action/passion : Les passions sont le signe de la dépendance de l’homme vis-à-vis des objets et évènements du monde.

 

-         Le lien entre passion et désir : La passion est une tendance, une inclination. Elle a une forte emprise sur l’esprit et provoque des mouvements difficilement contrôlables.  

 

-         La maîtrise des passions : Les excès de la passion sont extrêmement dangereux. C’est pourquoi, il faut apprendre à en faire bon usage, à les maîtriser. 

 

-         La valorisation des passions : Les passions ont des propriétés bénéfiques. Condamner les passions c’est amputer l’homme d’une partie essentielle de lui-même.

 

Indications bibliographiques

 

Aristote, Métaphysique, Éthique à Nicomaque - Condillac, Traité des sensations - Descartes, Les passions de l’âme  - Épictète, Manuel,  Hegel, La raison dans l’Histoire - Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique – Marc Aurèle, Pensées pour moi-même - Platon, La République, Timée –-Spinoza, Éthique.