La technique peut-elle tenir lieu de sagesse? (BAC STI 1997)

La technique peut-elle tenir lieu de sagesse? (BAC STI 1997) Sujets / La culture / La technique /

Un début de problématisation ...

    La technique peut-elle tenir lieu de sagesse ?
TECHNIQUE Comme le mot grec technê, "art", "habileté", "technique", dont il est dérivé, le mot technique est d'abord synonyme d'art*, au sens de savoir-faire dont la mise en oeuvre permet d'obtenir volontairement un résultat déterminé. Ce savoir-faire peut dériver soit de l'expérience* ordinaire et de l'imitation, soit de la connaissance de règles d'action codifiées, soit d'un savoir* scientifique. À la différence de l'activité artistique proprement dite, dont la finalité esthétique* est désintéressée, la technique vise l'utilité et l'efficacité. Source et condition de la maîtrise de la nature par l'homme, la technique fait pourtant, et de plus en plus, l'objet de nombreuses critiques: ses conséquences sur la vie et la nature inquiètent, sa puissance s'exercerait au détriment de celle de l'homme et de sa pensée, l'irréversibilité de ses progrès* menacerait ses concepteurs eux-mêmes, qui pourraient en perdre la maîtrise. -Technique et humanité À la suite des nombreux philosophes qui, depuis Aristote*, ont analysé la dépendance étroite et réciproque entre l'intelligence de l'homme et la fabrication d'outils pour transformer la matière à son profit, les spécialistes de la préhistoire (en particulier André Leroi-Gourhan, dans _Le Geste et la parole_) font de l'aptitude à l'activité technique un critère essentiel d'humanité. La fabrication d'outils suppose en effet que l'on se représente mentalement l'action à accomplir, la forme de l'outil la mieux appropriée à la nature de cette action, le choix des matériaux les mieux adaptés, etc. La technique, comme le langage*, est indissociable de la pensée, donc de l'humanité. Si l'homme fait partie de la nature, ses relations avec elle sont ainsi, dès l'origine, médiatisées par un troisième terme, l'outil. Le seul usage de ses forces physiques, très inférieures à celles des autres animaux, le condamnait à une mort certaine: l'invention de ces prolongements de son corps que sont les outils fait bien plus qu'assurer sa survie, elle contribue à le rendre "comme maître et possesseur de la nature" (Descartes*). -Des discours contradictoires? Presque toujours associée au progrès de l'humanité, condition peu contestée de sa supériorité sur l'ensemble de la nature, la technique est pourtant volontiers, et depuis longtemps, dévalorisée au profit de l'activité intellectuelle désintéressée, de la culture esthétique ou littéraire, de la science* pure. Racontant la vie d'Archimède (savant grec du III^e siècle avant J.-C.), Plutarque le présente comme un mathématicien génial qui méprisait plus que tout les activités techniques, "choses sans noblesse et vils métiers". Il aurait été "entraîné malgré lui au bain" (dans lequel aurait été prononcé le célèbre "Eurêka!" consécutif à la découverte du principe dit d'Archimède). Il n'aurait conçu les machines de guerre extraordinaires qui ont failli valoir aux Grecs une victoire décisive sur les Romains que pour s'amuser un peu... Le statut social et économique du travail* manuel dans notre société est encore très inférieur à celui des activités auxquelles préparent les formations dominées par la culture générale ou scientifique. À l'exception de quelques-uns, les philosophes du XX^e siècle, pourtant caractérisé par un accroissement considérable du progrès scientifique et technique, ont par ailleurs peu pensé la technique pour elle-même, au nom de la neutralité des outils, traités comme de simples instruments de l'action. S'ils s'intéressent à l'intelligence des sujets agissant à travers la technique, presque tous déplorent leur sentiment d'impuissance devant ces outils "trop" perfectionnés que sont les machines*. "L'outil le plus raffiné reste au service de la main qu'il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait" (Hannah Arendt*). -Ambivalence du progrès technique Formulé dès le XIX^e siècle par Karl Marx*, le problème est, en fait, que la technique n'est pas neutre. Maîtrisée par une minorité, concepteurs et propriétaires des machines qui accroissent l'efficacité du travail humain, ou auteurs d'inventions susceptibles de concurrencer, voire de détruire, la nature elle-même, la technique peut devenir l'instrument de la domination de cette minorité sur la majorité de leurs congénères (cf. la critique marxiste de l'aliénation* des travailleurs manuels). Pensée comme une association utile entre les hommes et les machines, la technique peut au contraire apparaître à nouveau comme l'instrument par excellence de la domination raisonnable de la nature par l'humanité: "L'homme a pour fonction d'être le coordinateur et l'inventeur permanent des machines qui sont autour de lui. Il est parmi les machines qui opèrent avec lui", écrit Gilbert Simondon, l'un des philosophes contemporains à avoir développé une pensée positive de l'objet technique -conçu comme médiateur entre le genre humain et le monde. À ce deuxième cas de figure s'oppose une troisième attitude, motivée par les menaces que, de fait, le progrès technique fait peser sur l'équilibre de la nature et de la vie elle-même: l'inquiétude de ceux qui voient dans son "caractère impérieux et conquérant" (Heidegger*) une sorte d'essence intrinsèquement dangereuse de la technique. Certains penseurs contemporains (comme Hans Jonas*), vont jusqu'à penser que l'humanité ne survivra que si la peur l'emporte, d'où l'idée d'une "dictature bienveillante", susceptible d'imposer une nouvelle éthique* et une véritable politique de responsabilité*. La technique, après avoir longtemps et incontestablement contribué à la survie de l'humanité, est, semble-t-il, en train de devenir l'une de ses préoccupations majeures. Aujourd'hui, la maîtrise de son avenir passe sans doute moins par l'invention de machines de plus en plus complexes, que par le développement d'une réflexion de plus en plus vigilante au sujet de la technique. TEXTES CLÉS: M. Heidegger, "La question de la technique" in Essais et conférences; G. Simondon, Du mode d'existence des objets techniques; H. Jonas, Le Principe responsabilité; J.-P. Séris, La Technique. TERME VOISIN: technologie. CORRÉLATS: machine; progrès; travail.
SAGESSE (n. f.) ÉTYM.: grec sophia et latin sapientia, "jugement", "prudence", "sagesse". SENS ANCIENS: 1. Selon Platon, une des quatre "vertus cardinales", reposant sur la contemplation des Idées et déterminant une conduite prudente et avisée. 2. Idéal de l'homme parfaitement accompli, dont la pratique procède d'une connaissance assurée des principes de toutes les sciences. SENS MODERNE: art de vivre et attitude mesurée des hommes capables de se délivrer des préjugés et des craintes qui hantent le commun des mortels: sérénité et bonheur durable auxquels de tels hommes peuvent prétendre. "Par la sagesse, on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme petit savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts". Cette définition de Descartes* résume la conception antique de la sagesse -attitude pratique procédant d'une "parfaite" connaissance théorique- en même temps qu'elle en représente l'une des dernières formulations significatives en Occident. En effet, un idéal aussi élevé n'est plus accessible ni même concevable à partir du XVII^e siècle. Les stoïciens et les épicuriens pensaient encore que la connaissance de la nature et la volonté* de régler nos désirs sur l'ordre du monde pouvaient garantir une vie bonne et heureuse. Mais l'extension et la multiplication des sciences, ainsi que la prise de conscience du caractère relatif et précaire de notre savoir obligent à reconsidérer un projet aussi ambitieux -voire surhumain. Sans doute tout idéal éthique n'est-il pas caduc pour autant ("On peut être homme sans être savant", écrit Rousseau*): mais il doit se limiter tout en se réformant. Pour Kant*, la sagesse renvoie à une exigence de perfection qui engage la possibilité d'un progrès indéfini vers la pureté de l'intention. Pour le philosophe contemporain Paul Ricoeur*, la "sagesse pratique" constitue un dépassement à la fois de l'éthique* (la visée de la vie bonne) et de la morale* (l'obligation sous la forme de normes impératives). Elle procède d'une méditation sur la place inévitable du conflit dans la vie morale et relève du "tact" du jugement en situation. Aujourd'hui, confronté à des cas de conscience inédits, le "sage", par ailleurs, n'est plus un homme seul. Essentiellement "intersubjective", la sagesse pratique se manifestera comme "sollicitude critique, respect* et souci de l'autre, en particulier dans les situations hasardeuses engendrées aujourd'hui par les nouveaux pouvoirs de l'homme (cf. Bioéthique et Hans Jonas). TERMES VOISINS: ataraxie; prudence; vertu. TERMES OPPOSÉS: démesure; déraison; folie. CORRÉLATS: amour; bioéthique; bouddhisme; conscience (morale); devoir; épicurisme; éthique; eudémonisme; hédonisme; morale; philosophie; responsabilité; stoïcisme; volonté. La question ne porte pas essentiellement sur les pouvoirs de la technique, ni sur la légitimité de ses pouvoirs : on serait hors sujet si l'on ne considérait que ces points. La réflexion doit être centrée sur la légitimité d'une expression ; en effet, on parle couramment des « pouvoirs des la technique », pour s'en réjouir ou s'en inquiéter, et il faut ici se demander si une telle formule a un sens, si elle est justifiée, si l'on a raison de l'utiliser.

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