l'imaginaire du corps

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Un début de problématisation ...

    La sagesse se distingue de la simple connaissance en ce qu'elle recèle d'emblée une destination pratique. Elle se présente comme étant à double visage : la sagesse réside dans la possession actuelle des connaissances qui me sont accessibles et peuvent me donner la quiétude, mais elle est aussi la quête perpétuellement renouvelée d'une règle de vie qui me permette d'atteindre cette plénitude de la connaissance. La sagesse est donc de concert quête et conquête, inquiétude et plénitude : elle est le mouvement par lequel l'homme d'ici-bas recherche une règle de vie qui le puisse conduire vers cette fin. Il se donne donc une règle à suivre et se conduit de manière autonome selon cette règle. Or vivre, c'est « être un corps » et avoir à penser mon être à partir du corps que je suis. Mais ce corps qui est mien se rebelle et me conduit par son impétuosité en des lieux où s'épanouissent en corolles les fleurs du mal. « C'est le diable qui tient les fils qui nous remuent » dit Baudelaire', et mon corps, comme un pantin désorienté, est le jouet des forces et des désirs. Mon corps m'échappe et ma volonté ne l'habite pas à demeure. Si, comme le dit Augustin, mon corps m'induit en « une liberté d'esclave en fuite2 », s'il me dévoie en des chemins de tumulte, alors je ne me conduis pas selon une règle que je me suis donnée, je ne fais que suivre en aveugle les brisées du corps. Si la sagesse consiste à se conduire selon une règle que je me suis fixée, et si le corps est puissance de dévoiement et de dérèglement, se dessine ici toute la distance entre concentra¬tion et dispersion, mesure et démesure, sagesse et folie. Or, pour trouver une sagesse je ne puis suivre deux chemins car la fin de la sagesse c'est la sagesse elle-même, c'est-à-dire l'unicité de la voie. Ce qui doit être, c'est la sagesse ; ce qui est, c'est le corps. Dans cette tension entre deux voies, deux règles, la sagesse, qui ne peut être qu'une, se brise et se perd. Lors, il faut semble-t-il faire taire le corps, nier au corps le droit de cité et l'assujettir à la règle. A partir de ce qui doit être, l'unicité de la sagesse, on règle ce qui est, la vie du corps. On assagit le corps en le normant : on lui impose sagesse. Mais si la sagesse ne peut être atteinte qu'en normant le corps, si elle ne se peut trouver qu'à « son corps Baudelaire, « Au lecteur », Les Fleurs du mal.
1. Saint Augustin, Confessions, Livre III.

défendant », est-ce là une sagesse du corps ; est-ce même une sagesse ? « Être maître de soi-même », dit Platon', ce n'est pas là être sage, car qui est maître de soi est aussi esclave de soi et celui qui est esclave est aussi le maître...
Peut-on donc chercher la sagesse dans une règle unique que nous livrerait le corps ? Si le corps exhibe par devers nous une règle, n'est-ce pas cette seule règle qu'il nous faut suivre ? Mais alors le cheminement est inverse : si normaliser le corps à partir de ce qui doit être menait à une nécessaire exclusion du corps, celui-ci ne réapparaît-il pas de façon plénière lorsqu'on infère ce qui doit être de ce qui est ? Le corps vit des mouvements'et des tensions qui sont ceux du monde d'ici-bas. Or, s'il est une partie du monde et si le monde est régi par des lois, le corps lui aussi obéit à des lois. Par ailleurs, la sagesse n'est-elle pas la quête d'une connaissance suffisante de l'ordre des choses ? Le chemin à suivre est donc celui de cet ordre-même, et être sage, c'est vivre de façon réglée mon appartenance au monde. Si l'on identifie ce qui est et ce qui doit être, alors le corps peut indiquer la voie de la sagesse. Lors, le problème devient crucial. Il nous faut trouver une norme en provenance du corps, jaillissant au sein même du corps. Mais le corps semble n'être qu'un mécanisme naturel, régi par des appétits, des besoins et des désirs animaux. I1-n'a pas de sens. Trouver une sagesse du corps devient donc un problème de lecture. La connaissance que je puis avoir de mon corps ne me donne aucune norme : je puis avoir une science de son comportement, de son autorégulation, je n'ai pas pour autant une règle. J'obtiens un discours morphologique ou biologique, mais une science descrip¬tive ne donne pas naissance à une parole normative : la promesse d'Anaxagore reste vaine2. D'un type concret il me faut dès lors inférer une formule abstraite qui me permette de déduire une règle que je puisse me donner à suivre comme fin.
Concevoir une sagesse du corps implique donc que je confère au mécanisme du corps une valeur finalisée. Mais dès lors que l'homme lit le sens dans le corps, il inscrit le corps dans une téléologie, dans un discours finalisé. S'il conçoit le corps comme image de la sagesse à imiter, le corps se dématérialise au profit de cette norme qu'il incarne. Lire dans le corps l'indice d'une fin, faire parler le corps en ce sens, n'est-ce pas, en dernière instance, l'arraisonner pour qu'il rende raison de notre vie ? Et se conduire d'après une sagesse du corps, n'est-ce pas se jeter dans la sagesse « à corps perdu » ? Concevoir une norme en provenance du corps ne signifie-t-il pas, paradoxalement, l'exclusion de cette origine corporelle ?
Pistes à suivre :
q Il serait bon de relire le Phédon de PLATON.
q Les chants III et IV de l'Odyssée d'HOMÈRE, où il est question du corps de Télémaque et de la sagesse qu'il a reçue de son père peuvent être intéressants : le corps apparaît comme une mythologie vivante, un dépôt de sens qui doit être lu.
q Pour une étude de cet aspect de la question, on peut se référer au livre de Rémi BRAGUES intitulé Aristote et le problème du monde (introduction et chapitre I). Dans cette perspective, le corps est comme « le tombeau des dieux » ainsi que le dit ALAIN dans ses Eléments de Philosophie.
q On peut songer aussi à un passage du Ajax de SOPHOCLE (à partir de 309) où Tecmesse raconte la manie d'Ajax et le moment où, enserré dans les filets d'Athéna, il est livré à une démesure qui rend son corps animal.
q On consultera avec profit tous les passages assez épars dans l'oeuvre d'ÉPICURE comme de LUCRÈCE sur un corps qui abrite tantôt des désirs naturels et nécessaires, tantôt non naturels ou non nécessaires.
q On pourrait également penser au livre de DIDEROT intitulé La Lettre aux aveugles (Bordas, Classiques Garnier, page 118 à 124 notamment) sur la mort du géomètre Sauderson.

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