Justice et prison
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Un début de problématisation ...
SUJET : Justice et Prison
Problème : la prison est-elle le moyen de punir et la sanction est-elle réparatrice ? Comment peut s’exercer la
justice ? Peut-on assimiler la sanction à la réparation ?
Documents à prendre en compte :
Surveiller et punir. Naissance de la prison
Martine Fournier
Contrôle des individus, dressage des corps, développement du système carcéral... Pour Michel Foucault, le
pouvoir des
sociétés modernes s'est fondé sur une organisation minutieuse de la discipline.
À Paris, le 19 juillet 1836, plus de 100 000 personnes se sont massées pour assister au départ des forçats, enchaînés par leur collier de fer. Les dernières processions de bagnards traversent la France. « Les spectateurs (...), comme au
temps des supplices publics, poursuivent avec les condamnés leurs échanges ambigus d'injures, de menaces, d'encouragements, de coups, de signes de haine et de complicité. » A partir de 1837, les détenus seront transportés dans de « décentes voitures cellulaires », soustraits ainsi au regard de la foule. Le dernier rituel public de la « liturgie des supplices » disparaît, « la détention pénale a pris la relève ». Pour Michel Foucault, on est définitivement « passé d'un
art de punir à un autre ».
L'extinction du châtiment spectacle
Dans son ouvrage, Surveiller et punir, paru en 1975, il explique comment et pourquoi, à ce qu'il nomme « l'âge classique », entre le e et le 19ème siècle, « l'enfouissement bureaucratique de la peine » a progressivement remplacé le « châtiment spectacle » de l'Ancien Régime. Dans toute l'Europe au début du XIXe siècle, les gibets, le pilori, l'échafaud, la roue ont disparu pour laisser place à « des pratiques punitives plus pudiques » : prison, réclusion, travaux forcés, déportation...
Depuis le Moyen Age, des procédures pénales punissaient les auteurs des crimes selon une hiérarchie de châtiments spectaculaires. La peine de mort comportait ainsi de multiples variantes : simple pendaison, pendaison avec poing coupé et
langue percée ou, pour les crimes plus graves, étranglement ou bûcher avec membres et
corps rompus... En 1757, le régicide Robert Damiens, qui avait frappé Louis XV d'un coup de canif, est écartelé sur la place de Grève à Paris. C'est par la description détaillée de ce supplice que s'ouvre le livre.
Pour M. Foucault, sous la monarchie absolue, le supplice judiciaire doit être compris comme un rituel politique. Puisque la loi est la
volonté du souverain, le crime attaque celui-ci personnellement. Le
droit de punir revient donc au prince qui exprime ainsi sa vengeance. La souveraineté blessée est restaurée par l'éclat des châtiments publics qui s'insèrent dans les autres rituels de
pouvoir (couronnement, entrée dans une ville conquise, soumission des
sujets révoltés...). D'où l'importance de cette liturgie des supplices, qui témoigne du triomphe de la loi. Dans ce cérémonial, la punition est exemplaire pour le peuple, lequel
fait acte d'allégeance à son souverain en prenant part au châtiment.
Mais au xviiie siècle, la barbarie de ces exhibitions remporte de moins en moins l'assentiment des spectateurs. La violence populaire contre les inculpés se retourne contre les bourreaux et, au-delà, contre le
pouvoir arbitraire du monarque. Des feuillets circulent dans la foule qui érigent en héros certains suppliciés considérés comme injustement condamnés. Tout au long du siècle des Lumières, philosophes, juristes et parlementaires, relayés par les cahiers de doléances à la veille de la Révolution, condamnent les supplices devenus intolérables. Révoltants car ils trahissent la tyrannie du
pouvoir absolu, honteux par rapport à une certaine idée de l'homme et dangereux par la violence populaire et les émeutes qu'ils provoquent. Pour M. Foucault, tout se passe comme si le xviiie siècle avait ouvert une crise dans l'économie des châtiments. Les réformateurs veulent « non pas moins punir mais punir mieux (...) tout en insérant le
pouvoir de punir plus profondément dans le
corps social ». Plusieurs facteurs convergent pour expliquer ces transformations. En contrepartie de sa violence, l'Ancien Régime avait laissé place à toutes sortes d'« illégalismes » : non-paiement de certains
droits tombés en désuétude, négligences ou incapacité à réprimer les infractions... Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec l'augmentation générale de la richesse et de la population, les illégalités populaires prennent de plus en plus la forme de vols et de chapardages. La bourgeoisie voyait d'un bon oeil l'illégalisme ancien dirigé contre les
droits seigneuriaux et les prérogatives royales. Elle accepte en revanche beaucoup moins les attaques contre les biens, qui portent atteinte au
droit de propriété. Grands vainqueurs de la Révolution française, les bourgeois posent de nouveaux principes pour « régulariser, affiner, universaliser l'art de châtier ». Le malfaiteur devient l'ennemi commun de la société. Dans Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau le décrit comme « un traître à la patrie ». Le
droit de punir a été déplacé de la vengeance du souverain à la défense de la
société : « Retour à un surpouvoir terrible », commente M. Foucault.
Naissance du
pouvoir disciplinaire
Mais en même temps, l'idéal humaniste des Lumières implique un principe de modération des peines, même lorsqu'il s'agit de châtier l'ennemi du
corps social. L'essentiel est de le mettre hors d'état de nuire tout en dissuadant ceux qui seraient tentés de l'imiter. La peine idéale doit être minimale pour celui qui la subit, et maximale pour celui qui se la représente. Ces règles « qui exigent la "douceur" comme une économie calculée du
pouvoir de punir (...) appellent aussi un déplacement du point d'application de ce
pouvoir : ce n'est plus le
corps supplicié, mais le
corps assujetti à travers lequel on vise le contrôle des âmes ».
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, le rationalisme a généré le rêve d'une
société de progrès,
technique et efficace. Au début de l'ère industrielle, une véritable
politique de la punition va permettre de contrôler les populations de plus en plus nombreuses et nécessaires au développement de l'appareil de production. La croissance de l'économie capitaliste a
fait naître le «
pouvoir disciplinaire ». La généralisation « des disciplines », comme formules de domination, a alors entraîné « la mise sous contrôle des moindres parcelles de la
vie et du corps, dans le cadre de l'école, de la caserne, de l'hôpital ou de l'atelier... ». Pour prévenir les troubles civils, la
société a été quadrillée par des institutions calquées sur le modèle militaire. « La politique, comme
technique de la paix et de l'ordre intérieurs, a cherché à mettre en oeuvre le dispositif de l'armée parfaite, de la masse disciplinée, dela troupe docile et utile. »
L'utopie d'une
société qui assure le contrôle parfait des individus trouve son archétype dans le projet architectural imaginé par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832) : le « panopticon ». Un bâtiment circulaire est divisé en cellules isolées les unes des autres, mais vitrées, de sorte que chaque occupant puisse être observé depuis une tour centrale. Dans l'anneau périphérique, on est totalement vu sans jamais voir ; dans la tour centrale, on voit tout sans être vu.
Être vu sans jamais voir, voir sans être vu
Le panopticon est polyvalent. Son dispositif peut être mis en oeuvre non seulement pour les prisons, mais aussi les hôpitaux, les ateliers, les écoles. Plusieurs édifices pénitentiaires construits au XIXe siècle s'en inspirent. Pour M. Foucault, il figure aussi le diagramme qui permet un exercice idéal du pouvoir. « Parce qu'il peut réduire le nombre de ceux qui l'exercent, tout en multipliant le nombre de ceux sur qui on l'exerce. Parce qu'il permet d'intervenir à chaque instant et que la pression constante agit avant même que les fautes, les erreurs, les crimes soient commis. » Et parce que la transparence de l'édifice le rend accessible à tous et
fait qu'il peut être ainsi démocratiquement contrôlé.
« Cage cruelle et savante », le panopticon produit du savoir sur les individus surveillés et ce savoir permet d'augmenter le
pouvoir que l'on a sur eux. Thèse chère à l'auteur et sur laquelle il revient plusieurs fois dans l'ouvrage : « Il n'y a pas de relation de
pouvoir sans constitution corrélative d'un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même
temps des relations de pouvoir. »
Le « panoptisme » serait le principe général d'une nouvelle « anatomie du
pouvoir » dans laquelle celui-ci s'exerce à partir de mécanismes disciplinaires. C'est ainsi que, du XVIIe au XIXe siècle, tout un ensemble de contrôles des activités s'organise pour quadriller, surveiller, dresser les individus. Les emplois du
temps régissent le
corps dans chacun de ses mouvements. Les règlements prescrivent les gestes de chaque activité : position de l'écolier pour écrire, gestuelle des militaires, mouvements du
corps pour respecter le rythme des machines dans les ateliers... Les examens contrôlent, hiérarchisent, normalisent. Procédure d'objectivation et d'assujettissement, l'examen permet une fixation « scientifique » des différences individuelles. L'élève, le malade, le fou y sont soumis et c'est pourquoi M. Foucault affirme que la
société disciplinaire a donné naissance aux sciences sociales : psychologie, psychiatrie, criminologie... Elle a institué « le règne universel du normatif » avec ses agents que sont le professeur, l'éducateur, le médecin, le policier.
Mais la
société de surveillance nécessite aussi d'isoler les déviants. « L'asile psychiatrique, le pénitencier, la maison de correction, l'établissement d'éducation surveillée et, pour une part, les hôpitaux, d'une façon générale toutes les instances de contrôle individuel fonctionnent sur un double mode : celui du partage binaire et du marquage (fou/non fou ; dangereux/ inoffensif ; normal/anormal). »
La prison s'inscrit dans ce système. L'incarcération est l'armature omniprésente dans la
société panoptique. Un continuum dans le processus disciplinaire. Si « elle est la détestable solution dont on ne saurait faire l'économie », elle est plus encore l'institution qui désigne les illégalités qui menacent l'ordre bourgeois (vols, agressions, crimes...). En canalisant les délinquants et en les stigmatisant, elle renforce le
pouvoir des classes dominantes. Ainsi, par le jeu disciplinaire, le xixe siècle dresse la docilité et fabrique la délinquance par les mêmes canaux.
Une oeuvre contestée
Paru dans la période de l'après-1968, Surveiller et punir a été accueilli avec enthousiasme comme une dénonciation de la «
société carcérale » et de ses institutions d'encadrement. Mais le livre a aussi suscité de vives critiques.
Les travaux de M. Foucault ont irrité les historiens. L'auteur en effet prend ses aises avec l'histoire qu'il semble utiliser au service de sa problématique. Les frontières des périodes qu'il évoque sont floues et variables : son « âge classique » s'étend sur presque trois siècles, englobant le siècle des Lumières et la révolution industrielle. Et il
fait l'impasse sur la période révolutionnaire, pourtant décisive dans l'élaboration de la
société du xixe siècle. En outre, il se confronte aux pratiques de l'histoire des mentalités. Ce courant, en pleine expansion au moment de la parution de son livre, s'applique à dégager de grandes catégories sur la longue durée alors que M. Foucault pense l'histoire en termes de ruptures. Cependant, Fernand Braudel lui rendit hommage, ainsi que Paul Veyne qui le décrivait comme « un historien des pratiques ». Sa façon d'analyser le discours d'une
société et de penser les ruptures se retrouve aujourd'hui chez des historiens comme Arlette Farge et Roger Chartier.
On lui a aussi reproché son analyse très critique de la modernité. Pour lui, le rationalisme des Lumières, considéré par beaucoup comme un processus de civilisation, n'aurait produit que coercition et assujettissement des individus. M. Foucault nie les aspects bénéfiques du progrès comme le développement des institutions démocratiques ou les avancées des
connaissances (1). Dans ses analyses du système scolaire ou des établissements de rééducation par exemple est occulté le souci pédagogique dont ont
fait preuve beaucoup d'éducateurs du xixe siècle. Sa
théorie du
pouvoir réduit l'accroissement des savoirs à une augmentation de la domination. Ce faisant, elle converge avec la tradition critique qui, de Karl Marx aux philosophes de l'école de Francfort, n'a cessé de s'interroger sur cet aspect central des civilisations occidentales contemporaines. L'analyse de M. Foucault à propos de la prison a été également très discutée. A été critiqué le fonctionnalisme de son raisonnement qui affirme que c'est la fonction première du système carcéral de produire de la criminalité, légitimant ainsi le
pouvoir des classes dominantes. En outre, pour le sociologue Raymond Boudon (2), affirmer que la prison augmente la délinquance est une hypothèse sans fondement et dépourvue de validité scientifique. Proche du marxisme, par sa critique des classes dominantes et du pouvoir, mais également proche des structuralistes par son analyse des cadres de
pensée d'une époque, M. Foucault s'est toujours défendu d'appartenir à ces courants de pensée. Dans Surveiller et punir, il a voulu « faire la généalogie de la
morale moderne à partir d'une
histoire politique des
corps ».
Si l'ouvrage a pu faire scandale lors de sa parution, il a aussi été à l'origine d'une réflexion féconde depuis vingt ans sur la réforme des institutions hospitalières, psychiatriques et pénitentiaires (3). Dans tous les cas, Surveiller et punir ne laisse pas indifférent : on peut être séduit par la force de l'analyse et la richesse de l'écriture ou être irrité par ce que d'aucuns ont appelé « la rhétorique foucaldienne ».
L'expérience du Groupe d'information sur les prisons
« Intellectuel spécifique » comme il se plaisait à se définir, Michel Foucault envisageait l'engagement comme sectoriel, local, portant sur des domaines délimités d'action. Il s'opposait en cela au modèle qui prévalait jusque-là et qu'incarnait au plus haut point Jean-Paul Sartre.
M. Foucault fit de la question des prisons un de ses principaux chevaux de bataille. Le 8 février 1871, il crée avec Jean-Marie Domenach, alors directeur de la revue Esprit, et l'historien Pierre Vidal-Naquet, le Groupe d'information sur les prisons (GIP). L'objectif : « Décloisonner pour une production d'informations aux côtés des détenus » et permettre ainsi aux médecins, avocats, magistrats, journalistes, psychologues ou toutes les autres personnes impliquées de rendre compte de la
réalité des prisons au quotidien. Le GIP lance donc des enquêtes sur la condition de
vie des détenus : des questionnaires sont distribués aux familles qui viennent rendre visite aux détenus.
Fin 1971-début 1972, de nombreuses mutineries éclatent dans les prisons, notamment à Toul, à l'occasion desquelles le GIP se mobilise activement. Son succès est incontestable : il
fait connaître les difficiles conditions de
vie des détenus et de nombreux comités essaiment dans toute la France.
Mais le mouvement ne durera pas puisqu'il décide de son autodissolution en décembre 1972. Les détenus et anciens détenus prennent la parole eux-mêmes : en décembre 1972, le comité d'action des prisonniers (CAP) publie sa première brochure et ne tardera pas à marquer son indépendance vis-à-vis de ces intellectuels qui ont lutté pour leur donner la parole. L'expérience du GIP laissera un goût amer à M. Foucault. Pourtant, cette
expérience du GIP, malgré sa brièveté, fut l'occasion d'attirer le regard de l'opinion publique sur l'univers obscur et ignoré des cellules. Quelques années plus tard, en 1975, M. Foucault publiait Surveiller et punir. Naissance de la prison qui allait remettre à nouveau en cause l'institution carcérale, mais cette fois sur le plan théorique
Catherine Halpern
Surveiller et punir aujourd’hui : l’actualité de Foucault
Entretien avec François Boullant
lundi 19 janvier 2004.
La
pensée et l’engagement de Michel Foucault, avec notamment la publication de Surveiller et punir en 1975, ont durablement marqué les débats et les luttes autour des prisons en France. A l’heure où les constructions de prisons reprennent de plus belle, Foucault peut-il encore nous aider ? Entretien avec François Boullant, auteur de Michel Foucault et les prisons (PUF "Philosophies", 2003).
Ecorev’ : Comment Michel Foucault en arrive-t-il à la question des prisons ?
François Boullant : Il y arrive par deux voies différentes. D’une part, la voie spéculative classique, à la fois philosophique et historienne : le thème apparaît pour la première fois dans L’Ordre du discours, sa leçon inaugurale au Collège de France en 1971, où il parle de Surveiller et punir, qui n’a sans doute pas encore de titre, comme de "[son] livre sur les peines". Il s’agit pour lui d’une sorte de prolongement naturel à l’histoire de l’enfermement, déjà commencée avec l’Histoire de la folie (1961).
L’autre voie, la voie militante, est ouverte par sa rencontre avec le GIP (Groupe d’information sur les prisons) et constitue un moment déterminant qui va modifier sensiblement l’approche, peut-être trop théoricienne, de Foucault. Beaucoup de textes sont produits, il y a beaucoup de militantisme et de gens engagés dans un mouvement qui n’aura finalement duré qu’une petite année. On commence aujourd’hui à faire l’histoire du GIP [1], en montrant notamment que si Foucault a été un élément déterminant, qui a infléchi puissamment l’esprit du GIP et ses combats, il n’était pas seul. Il y avait un certain nombre de militants autour de lui, en particulier Daniel Defert, qui a joué un rôle de premier plan.
Comment s’articulaient chez Foucault la recherche théorique et l’engagement militant ?
Foucault a écrit son livre au moment même où se développaient les activités du GIP et une actualité carcérale nationale et internationale très dense. On le vérifie aujourd’hui à travers les textes intermédiaires de ses leçons au Collège de France, qui attestent que tout le dispositif de Surveiller et punir est déjà en place. Mais il va significativement retarder la publication de son livre jusqu’en 1975, parce qu’il ne souhaitait pas que les détenus puissent s’imaginer qu’il les avait exploités intellectuellement. Il n’empêche qu’il y a dans le livre un écho bien
réel de ce militantisme. Ainsi, alors que celui-ci s’arrête en 1840, un certain nombre d’incises font signe vers l’actualité la plus contemporaine. Le
travail avec les prisonniers a aussi indiscutablement contribué à rectifier quelques thèses, par exemple celle d’une pure "pénalité incorporelle" qui succéderait à "l’ère des supplices". Certes la prison inaugure bien un nouveau type de châtiment qui ne touche pas directement au
corps et vise plutôt l’âme. Mais, au contact de l’actualité carcérale, Foucault avoue pourtant être frappé par le caractère éminemment
physique des revendications des prisonniers : nourriture, froid, propreté, etc. Il en retiendra l’idée qu’un châtiment ne peut jamais se passer d’un "supplément de douleur physique".
Quelle est la spécificité de l’approche de Foucault ?
La question de l’enfermement est dans l’air du temps, avec, par exemple, les travaux de Goffman [2]. Or Foucault, qu’on lit souvent comme "le philosophe de l’enfermement", reproche justement à Goffman de considérer de manière trop indifférenciée tous les types d’enfermement. La prison n’est pas l’hôpital psychiatrique et ne saurait être abordée de la même manière, même si l’on peut en tracer une
histoire à peu près parallèle. Foucault
fait œuvre de novateur par le simple choix de son objet.
En 1975, le champ carcéral est quasiment déserté par les historiens professionnels [3] Foucault va combiner deux approches : l’approche proprement historienne de l’archiviste méticuleux et celle, plus philosophique, du "généalogiste de la morale". Contre une idée bien établie, il va montrer qu’antérieurement au XVIIIe siècle, la prison ne constituait pas une peine : on enfermait seulement les gens, soit pour les oublier, soit pour qu’ils se fassent oublier un
temps donné, d’ailleurs jamais spécifié. La prison du XIXe siècle, qui est encore la nôtre, s’édifiera sur trois valeurs qui seront les vecteurs de la réforme
morale : l’isolement individuel, le
travail et la durée variable de la peine.
Dire que la prison a une
histoire a pour Foucault un double intérêt. D’une part, au strict plan historique, il montre que la prison n’a pas toujours existé, mais est née à un moment bien déterminé et pour des raisons extrêmement précises, d’ordre économique, social et politique. Mais, d’autre part, au plan militant, ce qui se profile aussi dans cette histoire, c’est l’effacement, inéluctable à terme, de cette institution.
Pourquoi les prisons apparaissent-elles alors, et à quoi servent-elles ?
La prison succède à l’ère des supplices, c’est-à-dire à la pénalité de l’Ancien Régime : une pénalité
physique qui s’attaque de manière très violente au corps. Foucault montre que, contrairement à une idée très répandue, la pénalité des supplices ne disparaît pas à l’époque des Lumières parce qu’on commencerait alors à trouver ces châtiments inutilement cruels et barbares. La prison naît plutôt parce qu’on a besoin d’une nouvelle pénalité pour un nouveau type d’illégalismes, issus d’une mutation économique. Ce terme d’"illégalismes" est une invention assez géniale de Foucault, car il sert clairement à éviter le mot "délinquance", celle-ci renvoyant à une "nature" prédélinquante, reconnaissable à certains signes, dont la criminologie fera son fonds de commerce. Il y a, explique Foucault, de multiples formes d’illégalismes que les
sociétés gèrent de manière différentielle. Or ce qu’on a appelé "délinquance" en focalise seulement une partie : en sont exclus la délinquance d’affaires, les trafics d’armes, les fraudes fiscales, les trafics d’influence, etc.
Ici se greffe l’une des thèses les plus célèbres de Surveiller et punir : celle de l’échec de la prison. Etrangement, dire que la prison échoue rallie tous les suffrages : détenus, surveillants, magistrats, travailleurs sociaux..., et ceci depuis l’origine. Mais Foucault pose alors une question autrement dérangeante : à quoi sert l’échec de la prison ? Pourquoi, si la prison échoue, la reconduit-on sans cesse ? C’est que cet échec a aussi une utilité : en fin de compte, on a besoin de la délinquance, à plusieurs niveaux, mais surtout à un niveau "idéologique" et politique. "La prison, dira Foucault, n’est donc pas un inhibiteur de délinquance ou d’illégalisme, c’est un redistributeur d’illégalisme" [4]. Cette prison, censée réformer les gens et les rendre meilleurs, produit en
fait tout l’inverse...
Il y a une sorte de paradoxe, parce que Foucault montre toute la violence de la prison, et en même
temps reste très critique sur les peines alternatives...
Dans les années 70, la prison est une institution en crise. Certains réclament alors sans délai la fermeture des prisons. Mais immédiatement se pose la question de savoir comment les illégalismes seront gérés. Foucault, lui, raisonne toujours sur le long terme, attentif aux effets pervers d’une mesure novatrice.
Ainsi, dénonçant la peine de mort, il avoue sa méfiance quant aux peines incompressibles qui s’y substitueront immanquablement. La prison, ne cesse-t-il de répéter, fabrique de la violence : c’est une "machine de mort". Sans doute a-t-il alors en tête des images bien précises : les 40 morts de la sanglante révolte d’Attica ou l’exécution de Buffet et Bontemps, consécutive à leur meurtrière tentative d’évasion. Pour les alternatives à la prison, Foucault raisonne de manière un peu analogue en montrant que ces peines sont fondées sur les mêmes valeurs que la prison.
Il critique ainsi l’idée d’une valeur rédemptrice du travail, qui perdure dans le
travail d’intérêt général, ou l’idée qu’il faut renouer artificiellement les liens familiaux défaillants chez les jeunes délinquants. D’où son extrême réserve quant à toutes les peines alternatives, sauf l’amende, qui, dit-il, "n’amende pas" et n’implique aucun jugement moral. Il y a là une très remarquable continuité entre sa
pensée théorique et ses développements pragmatiques. Depuis Les Mots et les choses (1966), Foucault porte un regard très critique sur les sciences humaines, et l’on retrouve ce thème de leur nocivité sur le terrain, une armée de professionnels ayant pris aujourd’hui, explique-t-il, la relève du bourreau : infirmiers psychiatriques, psychologues, éducateurs... De nouveaux
pouvoirs naissent alors, dangereux et liberticides, propageant la logique carcérale à la
société tout entière à travers des contrôles sociaux multiples et diffus.
Comment penser alors autre chose que la prison ?
Foucault a toujours été très réservé sur cette question. Il reste intraitable sur le principe d’une nécessaire disparition de la prison, mais sa position manifeste des évolutions notables, en phase avec les mutations du monde carcéral. Radical dans les années 70, il se montre, dans les années 80, ouvert à un
travail de réflexion sur la prison.
Au fond, il reste profondément cohérent avec l’idée qu’il n’y a pas, en la matière, d’intellectuel providentiel et prophétique voué à stigmatiser tous les pouvoirs. Une telle idée, pourtant souvent attribuée à Foucault, lui est profondément étrangère et sans doute ne veut-il pas confondre la fonction critique de l’intellectuel avec un rôle toujours négateur. Bien au contraire, Foucault paraît plutôt attaché à l’idée qu’il puisse jouer le rôle d’une force de proposition, insistant alors sur le
fait que le véritable
travail intellectuel ne peut être que collectif. La genèse, longue, complexe de l’institution carcérale motive sans doute cette prudence : si la prison est appelée à disparaître, sans doute ne le pourra-t-elle qu’au terme d’un lent processus de désagrégation interne et c’est bien ce processus que les intellectuels doivent hâter et accompagner.
Comment ? D’abord et toujours en faisant savoir. La prison, dit Foucault, est l’une des zones obscures, l’une des "cases noires de notre société" : une zone de non droit. Elle est "l’illégalisme institutionnalisé". Travailler à faire reculer cet illégalisme et à rendre cette institution plus transparente constitue une tâche modeste mais prioritaire. Toutefois Foucault restera ferme sur l’idée que cette revendication de
droit ne peut qu’être celle des détenus eux-mêmes. On ne saurait, en conséquence, se contenter de l’idée qu’il suffirait que l’Etat injecte d’en haut du
droit dans l’institution.
Aujourd’hui, les constructions de prison sont reparties, et la prison elle-même semble plus d’actualité que jamais...
Surveiller et punir a provoqué dans le monde carcéral une salutaire et durable onde de choc. En a résulté un certain malaise à l’égard de la prison, y compris dans le grand public. Il y a aussi eu un phénomène de génération : les jeunes gens qui ont créé le Syndicat de la magistrature dans les années 70 sont devenus eux-mêmes des magistrats opérationnels, voire des décideurs politiques.
A tous les niveaux de l’administration, jusqu’à Badinter lui-même, qui a entretenu des relations personnelles avec Foucault, il y a eu une sorte d’effet inhibant : on a enfermé moins, certains juges ont essayé d’alléger les peines, de promouvoir systématiquement les alternatives à la prison. Ne vaut-il pas mieux, en effet, envoyer un jeune tondre les pelouses municipales que de l’incarcérer à Fleury-Mérogis ?
Foucault, quant à lui, a toujours refusé ce pernicieux dilemme. Force est de constater toutefois qu’entre 1975 et les années 90, il n’y a pratiquement pas eu de construction de prisons et il semble qu’on ait veillé à ne pas faire monter trop le chiffre de la population carcérale. Cette mauvaise
conscience est aujourd’hui bien terminée. La nomination d’un secrétaire d’État à la construction des prisons marque le coup d’arrêt de cette période d’hésitations. Le carcéralisme semble avoir désormais encore de beaux jours devant lui.
Comment cette évolution s’est-elle faite ? Plus qu’une montée de la délinquance il y a eu, me semble-t-il, un changement de visage des illégalismes, avec une prolifération croissante de la petite délinquance se répercutant en demande de sécurité. L’exemple de la sécurité routière est particulièrement frappant. L’idée que ces délits étaient trop légèrement sanctionnés
fait aujourd’hui consensus. Mais cela débouche sur quoi ? Sur des peines de prison ferme, ce qui relégitime clandestinement une institution inadaptée et archaïque. On a cessé de s’interroger sur la valeur de la peine et sur les effets dévastateurs de la désinsertion.
Tout ce vaste débat, récurrent depuis l’origine, semble aujourd’hui sans objet et chacun semble accepter ou se résigner à ce qu’il y ait des prisons. C’est à cela, justement, que peut servir l’œuvre de Foucault aujourd’hui : à relancer ces interrogations fondamentales nées avec la prison et qui ne disparaîtront qu’avec elle : à critiquer ce qu’il nomme "l’évidence de la prison".
Le livre de Véronique Vasseur [5] a joué ici un rôle assez ambigu. Dénoncer la saleté, la promiscuité, la violence, c’est évidemment très bien, mais c’est aussi remettre en selle un vieux fantasme carcéral : le fantasme d’une prison propre, en tous les sens du mot. On aura
beau jeu de répondre qu’il suffit de construire des prisons neuves, sainement gérées, et que le problème sera réglé. Mais il ne le sera pas, parce qu’il ne peut l’être ! On feint aujourd’hui, hypocritement, de s’émouvoir du taux record de suicides dans les prisons françaises. Comment ignorer que la cause principale de ces suicides est la prison elle-même ? On ne se suicide pas moins dans une prison neuve, bien au contraire ! Les gestionnaires pénitentiaires savent bien que les rares prisons neuves et aseptisées qui ont pu réaliser ce vieux fantasme carcéral de l’encellulement individuel ont
fait monter en flèche le taux de suicides... Entre la sociabilité criminogène et l’isolement suicidogène, il faut choisir : autre version de ce "cercle carcéral" dont parle si bien Foucault...
Un groupe comme l’OIP [6] aujourd’hui ne reprend-il pas le flambeau de ce qu’a été le GIP ?
Sur le plan des idées, de la promptitude à réagir et à dénoncer l’inacceptable, indiscutablement. Toutefois, la particularité du GIP est d’abord le mode de
travail qui a été inventé vis-à-vis des détenus et de leurs familles. L’histoire du GIP commence avec ces militants maoïstes qui découvrent, à l’occasion de leur incarcération, le monde des prisons. Leur candeur a été de croire que le lumpen-proletariat des prisons les attendait et qu’on allait y faire la révolution. Foucault a joué un rôle important de distanciation par rapport à ce romantisme généreux mais naïf. Il a proposé un
travail plus modeste, consistant à réaliser de simples enquêtes sur les conditions de
vie dans les prisons, et surtout, à donner la parole aux détenus. C’est là une démarche caractéristique du GIP, qui a d’ailleurs inspiré par la suite la création d’autres groupes [7].
Depuis le XIXe siècle, existait une tradition littéraire carcérale : une bonne âme (visiteur, aumônier, éducateur...) s’érigeait alors en porte-parole. Avec le
travail du GIP quelque chose change aussi dans cette distribution à sens unique de la parole. Certes, il s’agit bien d’abord de faire sortir l’information, mais aussi et du même coup, de fédérer les détenus eux-mêmes en occasionnant la prise de
conscience de leurs conditions de détention. Certaines révoltes en ont indiscutablement résulté.
Les brochures du GIP sont platement narratives, pas du tout théoriques, mais c’est cette narration du quotidien qui est terrible. Cette prise de parole était prioritaire pour Foucault et il reviendra par la suite sur ce "savoir des gens" spontané qui constitue une forme de
culture populaire. Comment donner la parole aux gens qui ne l’ont pas, ou ne l’ont jamais eue ? Comment inventer une autre modalité du
politique ? A cet égard, s’il faut chercher une filiation au GIP, ce serait davantage dans l’action auprès des malades du Sida telle que la conçoit l’association Aides, fondée précisément par Daniel Defert. Je considère aujourd’hui que le mode de
travail inventé par le GIP a été au moins aussi important que les analyses de la prison qu’il a pu produire, même si les deux choses sont, bien sûr, indissociables.
Propos recueillis par Sonia Pignot et Olivier Petitjean
[1] P. Artières (dir.), Le Groupe d’information sur les prisons : archives d’une lutte 1971-1972, IMEC éditions, Paris, 2002.
[2] cf. par exemple Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Minuit, Paris, 1990.
[3] N’existaient que quelques articles de Michelle Perrot et une thèse de Pierre Deyon, Le Temps des prisons, éd. Universitaires, 1975.
[4] Conférence à l’Université de Montréal : "Les mesures alternatives à l’emprisonnement" (mars 1976), Actes. Les cahiers d’action juridique, n°70, 1990.
[5] Véronique Vasseur, Médecin-chef à la prison de la Santé, Le Cherche Midi, Paris, 1999.
[6] Observatoire international des prisons. Voir l’entretien avec P. Marest dans ce dossier.
[7] Naîtront ainsi le GIS (Groupe d’Information-Santé), le GIA (Groupe d’Information-Asile) et le GISTI (Groupe d’Information et de Soutien aux Travailleurs Immigrés)
________________________________________
VI. Nouvelle conception du pouvoir: Surveiller et punir: naissance de la prison (1975)
SP est écrit au début des années 1970, ie au moment où Foucault s'engage politiquement pour la première fois, d'une part en liaison avec les problèmes rencontrés à Vincennes et d'autre part en créant le GIP avec un certain nombre d'autres "intellectuels". Cet "engagement" de Foucault est toutefois très différent de celui de Sartre. Foucault dépense son
temps sans compter, mais il reste acharné au
travail philosophique, expérimentant ainsi en lui-même ce qu'il définira en 1976 comme "l'intellectuel spécifique".
L'histoire du châtiment comme "fonction sociale complexe"
Le problème, là encore, remonte à Nietzsche. Du châtiment, Nietzsche dit qu'il ne s'agit nullement d'une institution destinée à rendre meilleur (sinon "celui qui châtie"…, selon le § 219 du Gai Savoir), ou à dissuader, ou même à exercer une vengeance sous la protection du droit. Le châtiment est plutôt un objet complexe où il faut distinguer deux choses: d'une part l'usage, l'acte, le "drame", donc une procédure; d'autre part le but, l'attente associés à la mise en œuvre de cette procédure (cf. La généalogie de la morale, Seconde Dissertation, § 13; in Oeuvres, op. cit., vol. II, 821). Si la procédure (user d'une dramatisation) est "relativement permanente" dans l'histoire, et antérieure au châtiment lui-même, en revanche la fluctuation au cours de l'histoire du but et de l'attente - que puis-je espérer du
fait de punir? -
fait que le châtiment n'a plus un sens unique, mais est une synthèse de 'sens'. Impossible à définir, dit Nietzsche (ibid., 822: "tout le passé historique du châtiment, l'histoire de son utilisation à des fins diverses, se cristallise finalement en une sorte d'unité difficile à résoudre, difficile à analyser, et, appuyons sur le point, absolument impossible à définir". Nietzsche cite, en vrac, onze de ces fins diverses. S'il parle d'impossibilité, c'est parce que, comme il le précise quelques lignes plus bas, "n'est définissable que ce qui n'a pas d'histoire").
Foucault reprend la question sous un autre angle, en analysant le châtiment comme une procédure de problématisation, ie comme une transformation "des difficultés et embarras d'une pratique en un problème général" (cf. "Polémique,
politique et problématisations", entretien de mai 1984, in DE IV, 598 - Cf. aussi plus loin l'introduction de UP, où Foucault
fait de la problématisation la notion fondamentale de l'ensemble de son oeuvre). Sous cet angle, le châtiment cesse définitivement de relever d'une
morale quelconque. Il condense un ensemble de réponses. Il est une fonction sociale complexe, un élément de la tactique
politique (les méthodes punitives sont à voir comme des "techniques" de pouvoir), une étape dans un "processus 'épistémologico-juridique'" défini par le croisement du
droit pénal et des sciences humaines.
Du "supplice" des
corps à la "surveillance" des âmes
Dans le châtiment, il est question de la manière dont le
corps est investi par les rapports de
pouvoir (SP, 28). Surveiller et punir commence avec la transcription du supplice de Damiens. Mais le problème que pose Foucault est celui de la disparition progressive des supplices. Œuvre des lois et de grands codes pénaux des XVIIIe et XIXe siècles: le
corps dépecé, supplicié, amputé disparaît en quelques dizaines d'années. La "prise sur le corps" se dénoue. L'affrontement
physique cesse d'être mis en scène. Le contact se réduit entre la loi et le
corps du criminel. Ce qui nous semble pure barbarie primitive se change en douceur pénale. Question: s'agit-il d'un adoucissement des mœurs? Oui, dans les faits. Mais il faut voir que cet adoucissement est plutôt un déplacement du but, de l'attente, des moyens de la procédure punitive. Car si l'on ne découpe plus les corps, on se met à punir les âmes (souffrance invisible, silencieuse, décente à tous égards).
L'objet historique de Foucault dans Surveiller et punir est donc ce passage du
corps à l'âme comme cible de la procédure juridique de la punition (Foucault cite à l'appui G. de Mably, demandant en 1789 "Que le châtiment, si je puis ainsi parler, frappe l'âme plutôt que le corps": SP, 22). Mais l'âme, cela ne veut rien dire. Aussi bien ce dont il s'agit est, plus précisément, d'une transformation de la manière dont le
corps (corps-âme, indissociablement) est investi par les rapports de pouvoir. Le
corps n'est plus tranché dans sa chair, mais dans ses processus mentaux et affectifs. On va juger le personnage du criminel, évaluer sa moralité, quantifier son degré de folie, calculer la probabilité de le redresser, de le guérir pour qu'il redevienne un citoyen normal, etc. Même l'objet "crime" change: on punit l'agressivité dans l'agression, le
désir dans le meurtre, la perversion dans le viol. On punit, dans l'acte, la
passion qui l'a, dit-on, causé. La douceur pénale, dit Foucault, est une
technique de pouvoir. On entre ainsi, dit alors Foucault, dans une forme de
pouvoir associée moins à l'Etat lui-même qu'à la surveillance. Le
corps se révèle comme une
réalité biopolitique. L'analyse du châtiment, transformé en concept par référence à la problématisation de pratiques qu'il condense,
fait donc voir l'âme moderne dans l'exacte mesure où elle
fait voir que désormais les individus se constituent comme tels à travers leur conformité tacite aux normes des procédures diffuses d'un
pouvoir qui leur impose des "formes de vie" et des manières de se conduire.
Le
pouvoir comme surveillance et la forme fondamentale du Panoptisme
Dans des entretiens postérieurs à la publication de SP, Foucault a précisé quelles étaient certaines de ses hypothèses de travail: cf. notamment "Entretien sur la prison: le livre et sa méthode", in DE II, 740-753.
Ce texte désigne comme l'hypothèse générale du livre l'idée qu'il se produit, au XVIIIe et au début du XIXe siècle, un changement dans le mode de l'exercice du pouvoir, corrélatif de la disparition de la monarchie, et de l'idée que le souverain avait tout
droit de punir. Ce changement accompagne la montée en puissance de la bourgeoisie, qui instaure un nouveau rapport à la richesse: un rapport qui ne passe plus fondamentalement par la transmission héréditaire d'un patrimoine foncier (lié à la terre), mais qui suppose l'exploitation par une classe particulière de la population (la classe ouvrière) d'une richesse investie (machines, usines, etc.): c'est le
travail qui produit la richesse. Dès lors, il devient impératif de surveiller les ouvriers. Cf. "Entretien sur la prison", 1975, in DE II, 741: "…le moment où l'on s'est aperçu qu'il était, selon l'économie du pouvoir, plus efficace et plus rentable de surveiller que de punir. Ce moment correspond à la formation, à la fois rapide et lente, d'un nouveau type d'exercice du pouvoir, au XVIIIe siècle et au début du XIXe".
Mais comment surveiller toute une catégorie de la population, et en même
temps l'empêcher de se révolter? Par exemple en la moralisant: d'où les "formidables campagnes de christianisation" de la classe ouvrière. Par exemple aussi, en l'opposant à une autre catégorie de la population: les "délinquants". Mais cette catégorie n'existait pas au XVIIIe s., sinon sous une forme très hétérogène et nomade. Pour la faire exister, on organise le système des prisons. Ce qui engendre la population des délinquants, au XIXe s., c'est la prison. "Mon hypothèse est que la prison a été, dès l'origine, liée à un projet de transformation des individus (…). L'échec a été immédiat, et enregistré presque en même
temps que le projet lui-même. Dès 1820, on constate que la prison, loin de transformer des criminels en des gens honnêtes, ne sert qu'à fabriquer de nouveaux criminels ou à enfoncer encore davantage les criminels dans la criminalité." (ibid., DE II, 742). La prison produit la délinquance, et elle entrave par ailleurs la réinsertion. L'étape suivante est de constater qu'"à cause" de la prison, il faut développer une police, qui pourra surveiller les anciens délinquants, et donc aussi les ouvriers.
On a ainsi un enchaînement très logique: nécessité de surveiller les ouvriers pour protéger la richesse investie ?? moralisation + prison ?? production de délinquants ?? obligation d'une police. "Il a fallu absolument constituer le peuple comme un
sujet moral, donc le séparer de la délinquance, donc séparer nettement le groupe des délinquants, les montrer comme dangereux non seulement pour les gens riches, mais aussi pour les gens pauvres" (ibid, DE II, 743). D'où, aussi, la naissance de la littérature policière, les
faits divers horribles dans les journaux, etc.
Ainsi, faire l'histoire du châtiment pendant la période qui voit se mettre en place le système pénal permet de montrer dans le châtiment, comme on l'a dit plus haut, une "fonction sociale complexe" qui condense un ensemble de réponses à un problème. Ce problème est celui de la surveillance d'une classe de la population. L'organisation de la prison, liée à l'apparent adoucissement des peines, est l'organisation d'une immense procédure de domination des "âmes" dont, pour Foucault, le panoptisme est la forme fondamentale. Cf. "Questions à M. F. sur la géographie" (1976), DE III, 35:
"Par le panoptisme, je vise un ensemble de mécanismes qui jouent parmi tous les faisceaux de procédure dont se sert le pouvoir. Le panoptisme a été une invention technologique dans l'ordre du pouvoir, comme la machine à vapeur dans l'ordre de la production. Cette invention a ceci de particulier qu'elle a été utilisée à des niveaux d'abord locaux: écoles, casernes, hôpitaux. On y a
fait l'expérimentation de la surveillance intégrale".
Le rôle de Surveiller et punir dans l'œuvre de Foucault
Le livre sur les prisons représente un tournant dans l'œuvre de Foucault pour deux raisons au moins. La première est que c'est à l'occasion du
travail pratique et théorique sur les prisons que Foucault modifie définitivement sa conception du pouvoir. La seconde est que c'est avec SP que Foucault passe d'une analyse presque exclusive des énoncés et du discours à une analyse du visible, des espaces et du regard comme moyens de surveillance. Rendre visible pour surveiller: c'est de là que Foucault en viendra ensuite à une analyse de la surveillance de la chair dans l'histoire de la sexualité, ce qui le conduira à développer la notion de "biopolitique" (pouvoir comme ensemble des procédures de domination qui règlent les
corps et les formes de vie).
Revenir sur ces deux points.
Surveiller et punir représente d'abord un élargissement et une transformation de la conception jusqu'alors exclusivement négative que se faisait Foucault du pouvoir. A ce propos, cf. par exemple "Les rapports de
pouvoir passent à l'intérieur des corps" (entretien avec L. Finas), in DE III, 229. Foucault y critique comme encore inadéquate la position développée dans L'Ordre du discours, texte écrit, dit-il, "à un moment de transition":
"Jusque là, il me semble que j'acceptais du
pouvoir la conception traditionnelle, le
pouvoir comme mécanisme essentiellement juridique, ce qui dit la loi, ce qui interdit, ce qui dit non, avec toute une kyrielle d'effets négatifs: exclusion, rejet, barrage, dénégations, occultations… Or je crois cette conception inadéquate. Elle m'avait suffi cependant dans l'Histoire de la Folie (…) car la folie est un cas privilégié: pendant la période classique, le
pouvoir s'est exercé sur la folie sans doute au moins sous la forme majeure de l'exclusion (…). Il m'a semblé, à partir d'un certain moment, que c'était insuffisant, et cela au cours d'une
expérience concrète que j'ai pu faire, à partir des années 1971-72, à propos des prisons. Le cas de la pénalité m'a convaincu que ce n'était pas tellement en termes de droit, mais en termes de technologie, en termes de tactique et de stratégie, et c'est cette substitution d'une grille
technique et stratégique à une grille juridique et négative que j'ai essayé de mettre en place dans Surveiller et Punir, puis d'utiliser dans l'Histoire de la sexualité" (p. 229). (Cf. aussi "Non au sexe roi", 1977, in DE III, 264).
Quant au second tournant inauguré dans Surveiller et punir, il s'agit du passage de l'analyse des énoncés à celle des espaces et du visible, conditions de la surveillance. Ici on peut renvoyer à l'article de Deleuze à propos de SP: "Ecrivain, non un nouveau cartographe" (Critique 343, décembre 1975, 1207-1227; reprise modifiée in Foucault, Paris, Ed. de Minuit, 1986, 31-51). Deleuze y commente la conception fonctionnaliste du
pouvoir que propose Foucault - "le
pouvoir n'a pas d'essence, il est opératoire. Il n'est pas attribut, mais rapport: la relation de
pouvoir est l'ensemble des rapports de forces, qui ne passe pas moins par les forces dominées que par les dominantes, toutes deux constituant des singularités" (p. 35). Et il ajoute ceci: "au fonctionnalisme de Foucault répond une topologie moderne qui n'assigne plus un lieu privilégié comme source du pouvoir, et ne peut plus accepter de localisation ponctuelle (il y a là une conception de l'espace social aussi nouvelle que celle des espaces physiques et mathématiques actuels, comme pour la continuité tout à l'heure)" (p. 34).
En quoi cette conception de l'espace social est-elle nouvelle? En ceci que l'idée d'une présence diffuse des mécanismes de
pouvoir à travers la totalité de l'espace social permet de comprendre qu'à partir de la fin du XVIIIe s., le
pouvoir n'est plus fondamentalement quelque chose qui commande, décrète, interdit, au nom d'une instance de souveraineté, mais quelque chose qui gère tacitement les
corps et les vies de tous, et qui pour cela doit surveiller ces
corps et ces vies. Dès lors, les espaces où agissent ces mécanismes de
pouvoir sont des espaces où
corps et vies doivent
pouvoir être rendus visibles. L'Archéologie du savoir, dit Deleuze, proposait la distinction de deux sortes de formations pratiques, les unes "discursives ou d'énoncés, les autres "non-discursives" ou de milieux (…). SP opère un nouveau pas. Soit une "chose" comme la prison: c'est une formation de milieu (le milieu "carcéral"). Alors que le
droit pénal concerne l'énonçable en
matière criminelle, la prison, de son côté, concerne le visible: non seulement elle prétend faire voir le crime et le criminel, mais elle constitue elle-même une visibilité, elle est un régime de lumière avant d'être une figure de pierre, elle se définit par le "Panoptisme", c'est-à-dire par un agencement visuel et un milieu lumineux où le surveillant peut tout voir sans être vu, les détenus être vus à chaque instant sans voir eux-mêmes (tour centrale et cellules périphériques). Un régime de lumière et un régime de
langage ne sont pas la même forme et n'ont pas la même formation (…). Ce que "L'archéologie" reconnaissait, mais ne désignait encore que négativement, comme milieux non-discursifs, trouve avec SP sa forme positive qui hantait toute l'œuvre de Foucault: la forme du visible, dans sa différence avec la forme de l'énonçable" (p. 40).
Les historiens de la prison et Michel Foucault, Jacques-Guy Petit
Les études historiques sur la
justice et la prison avaient commencé bien avant la publication de Surveiller et punir, notamment chez les spécialistes de l'époque moderne. Cependant, l'oeuvre de Michel Foucault a indiscutablement provoqué le renouvellement des recherches historiques dans ce domaine.
Depuis la fin des années Soixante-dix (voir L'Impossible prison), le débat a été animé entre les historiens et le philosophe : rôle des sources archivistiques ; analyse du discours ;
interprétation des processus disciplinaires des Lumières ; survalorisation des micro-pouvoirs d'une bourgeoisie considérée comme un bloc ; importance accordée au panoptique, etc.
Dialogues de sourds ? Malentendu ou débat fécond ? Vingt ans après Surveiller et punir, ce débat continue.
La colonie pénitentiaire de Mettray, Jacques Bourquin, Eric Pierre
Michel Foucault consacre plusieurs pages de Surveiller et punir à la colonie agricole de Mettray. Il écrit que son ouverture, en 1840, “achève la formation du système carcéral”. C'est à partir du règlement de 1839 et du Livre d'Ordre de la colonie analysé pour la période 1844-1872, que le texte s'efforce, à la suite des pistes ouvertes par Michel Foucault, de voir dans quelle mesure Mettray amène à une généralisation de la répression à partir d'un ordre moral et disciplinaire sans faille qui touche aussi bien le personnel que les jeunes détenus. Dans l'ambivalence de son projet, Mettray offre ainsi plusieurs aspects, dont on peut considérer qu'ils représentent des évolutions importantes dans l'histoire de l'éducation correctionnelle des mineurs.
Les prisons d'enfants, Marie-Sylvie Dupont
Créés par Ducpétiaux en 1840, les pénitenciers pour jeunes délinquants se proposent de punir des enfants coupables et de les redresser. Les écoles de réforme pour enfants vagabonds et mendiants, ouvertes en 1848, mettent davantage l'accent sur la moralisation. Cinquante ans plus tard, le constat d'échec des méthodes mises en oeuvre par ces institutions, basé sur les statistiques de récidive, produisent une nouvelle catégorie d'enfants : les incorrigibles -ou incorrigés. En même temps, les critères du Code pénal, fondés sur la notion de discernement et de responsabilité, sont mise en cause. Un nouveau regard est porté sur l'enfance malheureuse ; un nouveau concept apparaît, celui d'”enfants moralement abandonnés”, et dont le seul tort est d'être nés dans un milieu défavorisé. Les critères sociaux prennent le pas sur les catégories pénales et engendrent un nouveau type d'institution : les écoles de bienfaisance (1890).
Sur le plan des principes, on assiste à une révision profonde des théories et des méthodes éducatives : on passe de la punition à la protection et à l'éducation proprement dite. Mais sur le plan des pratiques les institutions carcérales ne se transforment guère. Il faut attendre la loi de 1912 sur la protection de l'enfance, la déchéance de la puissance paternelle, la création des tribunaux pour enfants et la mise en
liberté surveillées pour voir se dessiner une nouvelle politique.
Figurer l'enfermement, Frédéric Chauvaud
À la Belle Époque, les figurations de l'enfermement connaissent un essor important, dû à l'image satirique. L'Assiette au Beurre, tribune et atelier, joue un rôle essentiel dans la mutation des images carcérales. Le pinceau et le crayon dénoncent toutes les formes d'internement, abordant aussi bien les conditions de
vie des aliénés que l'enfance délinquante et emprisonnée. La variété des thèmes traités par les vignettes nécessitent un recensement puis une analyse. Toutefois, il faut également s'interroger sur les logiques et les enjeux des représentations iconographiques.
Éduquer et punir, Jeroen Dekker
Des archives de la colonie agricole “Nederlandsch Mettray”, le Mettray néerlandais, il ressort que la rationalité pénale que Michel Foucault caractérise par la locution “surveiller” et “punir” est très complexe. En effet, les pratiques éducatives, qui relèvent bien sûr d'intentions disciplinaires, participent d'une logique purement pédagogique.
Pédagogie de la conscience, Martine Ruchat
Reprenant un certain nombre de concepts introduits par Michel Foucault dans Surveiller et punir (problématisation, illégalismes, micro-physique du pouvoir...), l'auteur cherche dans l'histoire des maisons de correction des filiations à la fois institutionnelles et pédagogiques. Après avoir montré le rôle modèle qu'à joué en Europe l'Institut de Hofwyl, en Suisse allemande, et avoir donné quelques éléments biographiques sur son fondateur, Philippe Emmanuel de Fellenberg, Martine Ruchat s'attache à établir des liens entre le mouvement piétiste et les maisons de correction, telle celle de Serix-sur-Oron, en Suisse romande.
Le disciplinaire est un appareil, non seulement à gérer les illégalismes mais aussi à modifier les comportements. L'éducation correctionnelle s'enracine dans une
culture protestante qui privilégie à la fois l'utilité sociale et l'individu comme
conscience soumise à Dieu et qui s'impose volontairement une discipline. C'est à une “anatomie du détail” correctionnel de l'enfant qu'est consacré ce texte.
Le silence des peines. Joao Fatela
Ce texte est consacré à la mise en place du système pénitentiaire au Portugal. Ce système, créé par la loi du 1er juillet 1867, abolit également la peine de mort pour les crimes de Droit commun. S'il a consolidé le rôle de la prison, il a également renforcé celui de la relégation.
Michel Foucault et le champ carcéral, Guy Casadamont
On sait l'onde de choc produite par la publication, en 1975, de Surveiller et punir, de Michel Foucault, au point d'ouvrir la recherche historienne pour les années Quatre-vingt. On sait aussi le “jeu” de Michel Foucault autour des prisons et ses prises de position, les unes connues, les autres moins. “Jeu” susceptible de retournements, voire d'inversions. Mais toujours stimulant. Faire déchoir la prison de son statut d'évidence en est peut-être la pointe.
Repenser la prison après Surveiller et punir, Denis Salas
Aujourd'hui, la prison paraît étrangement absente du débat d'idées. A l'opposé des années 1970, le militantisme semble disparu. Aucun débat de société, aucune
pensée ne paraît vouloir prolonger la réflexion magistralement amorcée par Michel Foucault dans Surveiller et punir. Tout au plus si de
temps en temps, à l'occasion de révoltes spectaculaires, les media relaient l'image d'une prison perpétuellement en crise, en marge de la cité. Le débat, quand il émerge, se limite à de sèches questions d'effectifs, de sécurité ou de gestion des peines. Nous ne comprenons pas pourquoi la prison est devenue, depuis l'abolition de la peine de mort, la réponse dominante de nos démocraties aux transgressions. Or, loin d'être seulement une oeuvre d'assujetissement disciplinaire des corps, l'”archipel carcéral” est aussi un lieu traversé par un
sujet -la peine- qui a une histoire, une identité, un devenir. Il importe aujourd'hui de tourner notre regard vers ce
sujet et vers les responsabilités que nous impose sa tutélarisation.
Quand la prison devient refuge, Antoine Lazarus
Antoine Lazarus a rencontré Michel Foucault dés le début des années Soixante-dix, notamment sur la question des prisons. Son intervention évoque différents point, à la lumière de l'évolution des prisons en France depuis vingt- cinq ans. Surtout après les “mutineries” de 1974, des modifications importantes ont lieu. Elles peuvent sembler seulement matérielles, mais certaines sont essentielles et ont considérablement modifié le statut et l'image du détenu. La lutte contre les “tabassages” à l'intérieur de la prison est particulièrement symbolique des rapports de classe qui se jouent dans toute réforme. L'engagement des militants tourne autour de la question centrale qui est celle du risque de la pérennisation d'un système que l'on dénonce dés lors que pour des raisons, même humanitaires, on cherche à l'améliorer.
La prison, indicateur des inégalités sociales, est toujours inscrite dès la naissance. Convient-il de continuer à punir ou proposer d'autres pratiques sociales alternatives ? La prison, parce qu'elle stigmatise le mal, et donc le bien, a une fonction positive. Le problème est qu'elle détruit ceux qui y séjournent. La “suppression de la prison “serait d'en supprimer l'usage tout en renforçant la résence des ses murs au milieu de la ville.
Un mythe judiciaire : l'inflation carcérale, Pierre Tournier
Toujours plus de détenus dans les prisons françaises ? Plutôt que de se lancer dans la description de scénarios apocalyptiques ou d'un optimisme hors de saison, l'article tente de cerner les grandes évolutions que la population des prisons françaises a connues depuis vingt ans : évolution du nombre de détenus et de leurs caractéristiques démographiques et pénales, mais aussi variations des flux d'incarcération et des durées de détention. La mise en perspective de ces trois types de données, encore trop peu utilisée, est nécessaire si l'on veut s'y retrouver un peu dans les effets -souhaités ou non, prévus ou non- des décisions prises en
matière pénale depuis près de quinze ans. “Exception française” au sein de l'Europe ? Autre question à laquelle l'article essaie d'apporter des éléments de réponse.
Le Travail d'intérêt général dans le nouveau Code pénal, Christine Lazerges
Peine de substitution à l'emprisonnement, telle était la fonction du
travail d'intérêt général lorsqu'il fut introduit dans le concert des peines avec la loi du 8 juin 1983. Cette nouvelle peine fit l'objet au Parlement d'un consensus exceptionnel. La mission d'explication qui incombe aux circulaires fut remplie. La teneur de ces explications aurait dû favoriser le prononcé et la mise en oeuvre de la nouvelle peine. Or, les statistiques nationales sont globalement décevantes. D'une
politique criminelle législative audacieuse est née une
politique criminelle judiciaire timorée.
Et pourtant le nouveau Code pénal tente de conforter la place du
travail d'intérêt général. Sa nature ou sa qualité n'est plus celle d'une peine de substitution mais d'une peine correctionnelle à part entière venant immédiatement après l'emprisonnement et/ ou l'amende. La place du Travail d'intérêt général demeure donc ambiguë : peine correctionnelle à part entière mais aussi alternative qui perd la qualité de peine de substitution sans acquérir celle de peine principale.
La véritable réforme aurait consisté à introduire dans la présentation de la définition de nombreuses infractions et des peines qui assortissent ces définitions, le Travail d'intérêt général au même titre que la peine d'emprisonnement ou d'amende. Elle aurait alors
fait des collectivités territoriales, des établissements publics, des associations et même des services de l'État, des partenaires incontournables de la
justice pénale s'obligeant par convention à favoriser la prise en charge de condamnés au Travail d'intérêt général.
Peines alternatives à la prison, Jacques Faget
Le signal d'alarme lancé par Michel Foucault sur la nature insidieuse des mesures alternatives à l'emprisonnement doit être interrogé. Cependant, les changements de contexte socio-économique et les exigences de la paix civile posent d'une autre façon la question des alternatives. Aujourd'hui, celles-ci ne prennent pas seulement sens par rapport à la prison mais de plus en plus par rapport aux besoins sociaux des populations qui en font l'objet et à l'ensemble des logiques du système de justice. Alternatives to imprisonment, Jacques Faget
The alarm raised by Michel Foucault about the insidious nature of alternative measures to imprisonment must be questioned. However, the changes in the socio-economical context and the demands of civil peace, raise in a different manner the question of alternatives. The latter, today, make sense not only as far as prison is concerned, but are more and more linked to the social needs of the concerned population and to the overall logic of the system of justice.
Nous, Pierre Rivière..., entretien avec Jean-Pierre Peter
Moi, Pierre Rivière... réunit les caractères scientifiques d'un cas d'école approprié aux questions théoriques de chaque membre du groupe réuni par Michel Foucault. Chacun l'a traité librement, à sa manière et de son point de vue. Le cas présentait un être faible qui s'est trouvé pris dans un engrenage. Pierre Rivière
fait partie des quatre figures exemplaires qui posent la question du partage entre l'humain et l'inhumain. René Allio était sensible aux douleurs et aux révoltes propres à l'univers des simples. Son scénario rend compte, mot à mot, du dossier. Et grâce à des procédés filmiques, il a réussi à construire une dramaturgie très savante, dimension de l'affaire à laquelle Michel Foucault était très sensible.
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L’homme juste produit la justice hors de lui parce qu’il porte la
justice en lui. -
Alain
La justice en soi, naturelle et universelle, est autrement réglée et plus noblement que n'est cette autre justice spéciale, nationale... -
Montaigne
Parce que justice close et justice ouverte s'incorporent dans des lois également impératives, qui se formulent d'eux-mêmes et qui se ressemblent extérieurement, il ne s'ensuit pas qu'elles doivent s'expliquer de même manière. -
Henri Bergson
J'étais le symbole de la justice dans le tribunal de l'oppression, le représentant de grands idéaux de liberté, de justice et de démocratie dans une société qui bafouait ces vertus. -
Nelson Rolihlahla Mandela
Notre principe sera de substituer partout, dans nos rapports avec les hommes, la charité à la justice, ou plutôt de faire de la justice l'occasion de la charité. -
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